Le vélo taxi de Happy Moove dans les rues de Lille

Le monde selon Happy Moove

Rihour, 11h30. Michel gare son vélo-taxi aux couleurs de la BNP Paribas et attend le client. Son engin, qui comprend une cabine pour deux personnes et un vélo, pèse 150 kilos, « jusqu’à 430 avec le conducteur et deux passagers ». Son outil de travail, Michel le loue à la société Happy Moove. Sur son site Internet, la start-up promet aux annonceurs publicitaires un « support à fort capital sympathie et écologique », permettant de créer un « puissant réseau d’affichage ».

Les conducteurs, eux, ont le statut d’auto-entrepreneur. Un dispositif né en 2009 et qui a connu un franc succès depuis sa création, puisqu’il concerne aujourd’hui environ un million de personnes. Ce statut « révolutionnaire par sa simplicité » selon ses créateurs, devait permettre aux étudiants, aux salariés, aux retraités, aux fonctionnaires… de « se lancer dans l’aventure entrepreneuriale grâce à une simple déclaration d’activité ». Un régime qui se distingue par des formalités de création d’entreprise facilitées et une fiscalité allégée, et qui n’a pas manqué de diviser les candidats à l’élection présidentielle.

 

Le statut d’auto-entrepreneur, invité surprise du débat

François Fillon s’intéresse particulièrement aux auto-entrepreneurs, sur lesquels il souhaite s’appuyer pour réduire le chômage. Actuellement, tout micro-entrepreneur dont le chiffre d’affaires annuel dépasse le seuil des 82 800 euros pour la vente de marchandises, ou 33 100 euros pour une prestation de service(s), se voit automatiquement radié de ce régime et bascule dans celui dévolu aux travailleurs indépendants.

Le candidat propose de relever ces seuils respectivement à 120 000 euros pour la vente de marchandises, et à 50 000 euros pour les prestations de services. François Fillon projette par ailleurs de créer un statut de « prestataire indépendant », ouvert aux auto-entrepreneurs, dans le but, selon lui, d’éviter le risque de requalification en salariat.

Le vélo taxi de Happy Moove dans les rues de Lille.
Le vélo-taxi de Happy Moove sillonne les rues de Lille. Photo : Wikimédia

« La requalification en salariat, cela tuerait notre entreprise » s’inquiète Gatien Catteau, responsable technique et salarié de Happy Moove. « Jamais un chauffeur de vélo-taxi n’a demandé sa requalification en salariat à Happy Moove. Les conducteurs de vélo taxi sont à 80 % étudiants, ou travaillent également comme livreurs pour Deliveroo ou Foodora. Ils souhaitent rester auto-entrepreneurs pour avoir plus de flexibilité ».

Une demande de requalification qui a pourtant des précédents. En juillet 2016, la faillite de Take it Easy, service de livraison de repas à domicile, avait mis en lumière les limites du statut d’auto-entrepreneur et plus généralement de l’économie collaborative. Les 2 500 livreurs s’étaient en effet retrouvés sans allocations chômage, ni garantie de percevoir leur dernier salaire. Un collectif de coursiers s’était alors formé pour poursuivre la start-up et obtenir la requalification de leurs prestations en contrat de travail. Selon la loi, la requalification peut être obtenue si les auto-entrepreneurs démontrent une subordination juridique permanente et non une simple dépendance économique à la plateforme. Ce lien de subordination est caractérisé dès que l’employeur exerce son pouvoir de direction sur une autre personne, l’employé, par le biais de directives, d’ordres ou de mise en place d’horaires.

« Il n’y a pas de lien de subordination dans notre entreprise. Nous sommes simplement une régie publicitaire. Les chauffeurs louent leur vélo-taxi et travaillent autant qu’ils le souhaitent. Cela peut aller d’une demi-journée par semaine à un quasi temps-plein », précise Gatien Catteau. « Les horaires sont libres, mais je commence vers 8h et finis à 19h », détaille Michel, l’un des conducteurs les plus expérimentés d’Happy Moove.

« Un auto-entrepreneur, c’est quelqu’un qui s’auto-exploite

Désireux d’assouplir le régime des auto-entrepreneurs, le candidat Emmanuel Macron propose pour sa part que les plafonds soient portés respectivement à 165 600 euros et 66 200 euros par an. On est loin des 1 200 euros mensuels que peut gagner Michel.

Soucieux de soutenir ceux qui souhaitent se lancer dans l’aventure entrepreneuriale, le candidat d’En Marche ! veut de plus exonérer de toutes charges les auto-entrepreneurs pendant leur première année d’activité. La question des cotisations payés par l’auto-entrepreneur fait en effet débat depuis la création de ce statut. « Un auto-entrepreneur, c’est quelqu’un qui s’auto-exploite puisqu’on ne paie pas ses cotisations », tweetait en mars 2016 Jean-Luc Mélenchon, dont le programme L’Avenir en commun ne traite pourtant pas spécifiquement du statut des auto-entrepreneurs.

 

Opportunité ou salariat déguisé?

Pour Kevin, conducteur et futur stagiaire chez Happy Moove, la start-up « propose des tarifs à ses annonceurs en dessous des prix pratiqués en se débarrassant de la charge salariale grâce au statut d’auto-entrepreneur ». Pas de fixe pour les pilotes, qui sont rémunérés à la course, avec des tarifs variables selon le nombre de passagers, la longueur et la durée du trajet.

D’inspiration libérale, le régime des auto-entrepreneurs se combine, du moins dans le discours, à une ambition de lutte contre l’exclusion et en faveur de l’égalité des chances. Les chiffres de 2015 de l’Acoss (caisse nationale du réseau des Urssaf) montre que les auto-entrepreneurs représentent un public d’origine modeste. Et ce, au regard notamment du niveau de diplôme : ils sont quatre sur dix à ne pas avoir atteint le bac, la moitié d’entre eux n’ayant même aucun diplôme qualifiant. Les plus modestes se montrent plus enclins que les autres à recourir à l’auto-entrepreneuriat à titre principal, les diplômés du supérieur n’y ayant majoritairement recours qu’à titre complémentaire. À titre d’exemple, entre janvier 2015 et mars 2016, 22,5 % des créations d’entreprises françaises du secteur « taxis-VTC » ont eu lieu en Seine-Saint-Denis. Comprendre, pour le compte d’Uber.

« Sans le chômage, on ne pourrait pas vivre »

Pour Mohamed, qui a deux mois d’ancienneté chez Happy Moove, « c’est un statut précaire et les revenus sont très aléatoires, selon les jours et les saisons. Donc il y a un très fort turnover ». Les étudiants français comme étrangers sont effectivement nombreux parmi les conducteurs, de même que les jeunes diplômés, les chômeurs (« sans le chômage, on ne pourrait pas vivre »), les bénéficiaires du RSA…

Un régime qui permettrait donc d’accompagner la précarité, tout en entretenant un certain flou entre salariat et indépendance. Lorsqu’il ne s’agit pas tout simplement de salariat déguisé. De quoi égratigner le « capital sympathie » des vélos-taxis.

Pauline Porro

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.