« La police n’est plus en crise, elle est en miettes, en ruine »

Attentats, conditions de travail dégradées, manifestations contre les violences policières… Comment les policiers vivent-ils cette période chaotique ? De quelle manière cette profession a-t-elle évolué pendant les dernières décennies ? Interview avec Marc Ezrati, journaliste et auteur du livre Police(s), Des haies d’honneur à la haine anti-flics.


La police est une institution sous pression en permanence. Quel est votre constat sur la santé psychologique des policiers que vous avez rencontrés ?

Marc Ezrati : Les policiers que j’ai rencontrés ont un dénominateur commun : ils sont fatigués, démotivés. Peu d’entre eux m’ont expliqué croire en leur mission et en leur métier. La plupart se sentent abandonnés par l’institution policière qui, selon eux, ne reconnaît et ne valorise pas leur investissement quotidien au service des Français.

« La sécurité publique est en faillite. On doit d’urgence remettre en selle une police de prévention »

Avec cette insatisfaction générale chez les policiers, à quel point pensez-vous que l’institution est en crise ?

À quel point ? Pour moi, la police n’est plus en crise, elle est en miettes, en ruine. La police française traverse une période tellement difficile qu’elle doit totalement se réinventer. Elle est forte de plusieurs composantes : la police judiciaire, les services de renseignement, les unités de maintien de l’ordre comme les CRS ou encore la sécurité publique qui est la composante la plus visible puisqu’il s’agit des policiers de ce que nous appelons dans le jargon policier, « le service général ». Ce que j’observe, c’est que notre police d’investigation fonctionne très bien, que notre police d’ordre fonctionne elle aussi relativement correctement, que notre police de renseignement ne fonctionne pas trop mal, mis à part le renseignement territorial qui est pratiquement inexistant. Par contre, la sécurité publique est en faillite. On doit d’urgence remettre en selle une police de prévention, qui depuis la fin de la police de proximité, au milieu des années 2000, n’existe plus.

Aujourd’hui, la police de proximité est à la mode parmi les candidats de la présidentielle. Est-ce que c’est un projet réalisable dans les quartiers où les sentiments anti-police sont déjà très forts ?

La notion de police de proximité revient dans la plupart des programmes des candidats, y compris à droite puisqu’un candidat comme Nicolas Dupont-Aignan y est favorable. Mais il ne s’agit pas de dire qu’on veut une police de proximité pour qu’on la voit débarquer du jour au lendemain dans nos villes et nos quartiers. Je suis évidemment favorable à cette police. Quant à savoir si cette police sera acceptée dans les quartiers où le sentiment anti-flics est bien installé, je n’ai aucun doute là-dessus ! Le sentiment anti-police a souvent été nourri par le fait que les habitants de ces quartiers se sont sentis abandonnés quand ces policiers qui faisaient de la prévention sont partis des cités il y a maintenant une bonne dizaine d’années.

« Les policiers veulent dissocier leur métier de leur vie de famille pour protéger leurs proches »

Vous avez remarqué une distance entre la police et la population. Ils habitent loin de leur lieu de travail, ils ne connaissent pas bien ce qui se passe dans les quartiers. Pourquoi ce phénomène ?

Les policiers, en effet, vivent de plus en plus loin de leur lieu d’affectation. J’ai rencontré des policiers qui, chaque matin, font plus de 100 km pour rejoindre leur commissariat. Aujourd’hui, les policiers veulent dissocier leur métier de leur vie de famille pour protéger leurs proches. Cela peut légitimement se comprendre mais dans le même temps, cela a un effet pervers car cela creuse en quelque sorte encore un peu plus le fossé entre le policier et le citoyen. Il faut plus de proximité, je souhaite créer une police de proximité au sein des régions. Je milite même pour qu’à terme, dans les années qui viennent, l’État transfère les compétences de la sécurité publique aux régions, comme il l’avait fait en son temps pour les lycées. Ce transfert de compétences, total ou partiel, peut être une bonne solution pour rapprocher les gens de leur police.

Nous voyons une méfiance des syndicats chez les policiers, surtout pendant les manifestations de l’année dernière. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Le syndicalisme policier est lui aussi en ruine et doit être entièrement repensé. Les policiers sont très largement syndiqués – 70 % contre à peine 11 % pour le reste de la population active – mais ne rejoignent pas toujours les syndicats pour de bonnes raisons. Pour la plupart d’entre eux, leur principale motivation réside dans la protection que pourrait leur apporter le syndicat en cas de coup dur, comme un incident avec un individu qui pourrait les conduire tout droit vers une procédure disciplinaire. Pour d’autres, se syndiquer permet d’obtenir plus rapidement une mutation, par exemple. Le résultat c’est que les syndicats policiers, et notamment ceux du corps des gardiens de la paix, ont fini, au fil du temps, par devenir des syndicats d’intendance, qui cogèrent l’institution policière avec l’administration. C’est ce fossé qui s’est creusé entre les policiers de base et leurs syndicats qui a été l’une des justifications des manifestations sauvages de l’automne 2016.

« Les promotions de policiers tournent à plein régime et la durée de formation initiale a même été réduite de 10 à 9 mois »

Vous avez évoqué un manque de formation. Comment cela a influencé le travail des policiers ? C’est une des raisons de la violence policière ? 

La formation des policiers est un enjeu crucial. Aujourd’hui, il est évident que la formation est peu ou mal dispensée. Faute de moyens depuis la fermeture d’écoles de police ou de centres de formation professionnels, des adjoints de sécurité peuvent se retrouver dans nos rues, armés, sans avoir pu valider des UV de formation, faute de formateurs ! Depuis un an, les promotions de policiers tournent à plein régime et la durée de formation initiale a même été réduite de 10 à 9 mois pour accueillir encore plus d’élèves policiers, parfois recrutés à la va-vite. Quant aux formations aux armes, notamment intermédiaires, c’est-à-dire à létalité réduite comme les matraques télescopiques ou les flash-balls, est largement à revoir et à améliorer. Sur le terrain, les policiers, parfois confrontés à des situations de tension n’utilisent pas de façon appropriée ce genre d’armement, ce qui peut conduire à des violences illégitimes.

Quelles sont les propositions que vous trouvez intéressantes ?

Les candidats à la présidentielle manquent cruellement d’imagination ! Néanmoins, je vais prendre le risque de vous en citer une, celle d’Emmanuel Macron qui propose une idée innovante pour simplifier les procédures : la prise de plainte par audio ou vidéo dans les affaires les plus simples. Cela permettra un gain de temps pour les policiers qui pourront se concentrer sur des dossiers plus complexes. Quant aux propositions que j’estime absentes du débat, je vous répondrai tout simplement : on ne parle pas de l’accueil des victimes et je ne trouve pas cela très normal !

Police(s), Des haies d’honneur à la haine anti-flics
 

Police(s), Des haies d’honneur à la haine anti-flics
Éditions Bréal, mars 2017
114 pages
7,9 euros

Xiaohan Shi


Quand le travail fait mal, lisez notre série : Des maux à dire


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