Chantiers BTP : langue française imposée

Gare à l’interro surprise si vous travaillez sur un chantier.  « La clause Molière » mesure politique qui oblige l’usage du français arrive sur les chantiers publics ! Seules quelques régions ont choisi de l’appliquer : les Pays de la Loire, l’Île-de-France et… les Hauts-de-France. Le but affiché ? S’assurer de la bonne compréhension des consignes de sécurité des travailleurs. Nous sommes allés sur les chantiers interroger les premiers concernés.

« Sur les 70 ouvriers que j’ai à ma charge, je n’ai que deux ou trois Français », confie Maxime Bonnet, conducteur de travaux en Île-de-France. « On veut que les gens parlent français. Pour ça, il faut embaucher français ! Dans le personnel encadrant il n’y a pas de problème mais dès que cela concerne la production (ouvriers, chefs de chantiers ou chefs d’équipes), c’est une autre histoire ! », constate t-il. La centrale emploi du BTP pour internet assure que 40% des entreprises de Bâtiments et Travaux Publics ont du mal à embaucher.

Il n’est donc pas étonnant qu’en 2015, le ministère du travail ait recensé 285 025 travailleurs étrangers dit détachés sur les chantiers français, soit 19% de la totalité des travailleurs du BTP.  À Angoulême en 2016, le maire LR Vincent You a déposé  une « clause Molière ». La motion d’urgence du groupe Les Républicains affiche clairement l’objectif d’ « éviter le recours abusif aux travailleurs détachés » et d’« agir pour l’emploi régional ».

 

Pour Fabien Cocatrix, chargé de communication de la société de travaux publics Rabot Dutilleul, « cette mesure c’est de la poudre aux yeux. Ça ne change rien. Il faut néanmoins saluer cette volonté de lutter contre le travail détaché – dont le coût de la main d’oeuvre est bon marché par rapport au prix français – qui concourt à faire baisser les prix du marché public ».
Texte officiel fourni par la région Hauts-de-France

Que dit la loi ?

L’entreprise française doit verser le même salaire au travailleur détaché comme au travailleur français. Seule différence : l’entreprise n’est pas obligée de payer les cotisations sociales du travailleur détaché. Les sociétés françaises peuvent ainsi faire des économies importantes puisque les cotisations sociales sont bien moins élevées dans d’autres pays européens comme la Pologne ou l’Espagne.

Au nom de la sécurité

Valérie Pécresse, présidente du Conseil régional d’Île-de-France a davantage invoqué  des « raisons de sécurité » pour défendre la clause

Baptiste Priem, maître d’oeuvre et responsable de la sécurité pour la société nordiste Artelia n’est pas d’accord : « c’est clairement un problème de coût et non de sécurité. Les travailleurs détachés viennent en France car ils sont mieux payés et nous recrutons ces travailleurs car ils ne sont pas chers. La sécurité dépend de l’entreprise qui emploie et de son exigence à la faire respecter. Concrètement sur le terrain c’est du cas par cas. La clause Molière ne va pas révolutionner le monde du BTP, elle va seulement faciliter la compréhension de l’ouvrier et vérifier que les consignes ont été assimilées. Mais, l’apprentissage par l’exemple est plus efficace », ajoute t-il.  

« Du pipeau ! »

Rue de la monnaie à Lille, Raymond Wollf, travailleur dans le BTP depuis 10 ans pour la société OAT France, donne un avis encore plus tranché : « invoquer la sécurité pour appliquer la clause Molière, c’est du pipeau ! C’est tiré par les cheveux ! Aujourd’hui, la sécurité est telle que personne ne peut ignorer ou ne pas comprendre les consignes ! De toute manière, la législation française spécifie qu’on ne peut travailler seul, qu’il faut travailler en binôme … Ce n’est pas un argument, ce n’est qu’une façon pour les boîtes de se couvrir ! », affirme t-il.
Pas de trace de travailleurs détachés : ici les deux travailleurs BTP qui renouvellent le réseau électrique de la rue de Jeanne d’Arc à Lille sont français. Photo : M. CRUZ

« J’ai confiance »

En plein milieu de la rue de Béthune, à Lille, Anatolie, quinquagénaire russe travaille sans parler un mot de français. Il se contente de répondre d’un haussement d’épaules ou d’un hochement de tête. Pourtant, son chef d’équipe, Daniel Z. est catégorique,  « il est efficace et fait son travail quotidien comme il se doit ! J’ai confiance, cela fait 13 ans qu’il pose du pavé », explique le chef d’équipe du chantier. «  Notre travail n’est pas bien compliqué tant que tu sais faire une tâche d’un point A à un point B. Nous ce qu’on veut, ce ne sont pas des gens qui savent bien parler mais des gens qui savent travailler. »

Louise Cognard et Manon Cruz