J’ai testé pour vous… le travail à la chaîne

Le travail à l’usine, cadences infernales du fordisme et fermetures sur fond de conflits sociaux. Un univers que je ne connaissais pas. Puis j’ai moi aussi travaillé à la chaîne en 2013, comme conditionneuse à Annezin (Pas-de-Calais).

Juin 2013. Je suis à la recherche de mon premier emploi.  Mon CV est  vide. En agence d’intérim, la mention au bac ou les deux années passées en classe préparatoire aux grandes écoles ne servent à rien, mis à part susciter l’étonnement de la responsable d’agence.

En recherche urgente d’emploi sans qualifications ou exigences précises, cette inscription s’apparente à la roulette russe : il faut être disponible immédiatement en cas d’appel, peu importe la mission. L’agence me contacte quelques jours après mon inscription pour un CDD d’un jour à l’usine de conditionnement de parfum à Annezin, le lendemain. Je suis en vacances et avide d’une première expérience. J’accepte donc la mission.

Être juste un outil

L’embauche commence à 7 heures du matin. Devant l’usine, les intérimaires piétinent en grelottant, les traits tirés. Ce sont surtout des femmes, jeunes. L’usine est un immense hangar, sans vue sur l’extérieur. La division de l’espace suit la logique du conditionnement : d’un côté la mise en bouteille d’un célèbre parfum en forme de pomme, de l’autre l’emballage et l’étiquetage.

Ma tâche consiste à plier et placer correctement les cales, morceaux de carton qui maintiennent les bouteilles de parfum dans leur boîte. Celles-ci avancent sur un tapis, tandis qu’une intérimaire plus expérimentée m’explique les manipulations à faire : « Regarde, tu prends ton cale, tu plies ici, tu le places dans ce sens, et tu insères… »  La qualité et la rapidité sont de rigueur. Nous sommes debout devant la ligne, seules nos mains sont sollicitées. Frottements, irritations, coupures… Sans gants, la peau s’abîme vite.

Les gestes répétitifs deviennent automatiques. L’ennui s’installe. Tout est fait pour que chaque intérimaire se sente aussi interchangeable que les cartons devant lui. Nous sommes de simples outils  dans le processus de création et de vente du parfum.

Dans l’atelier, téléphones et baladeurs sont interdits. Je tente d’amorcer une discussion avec la collègue en face de moi, mes tentatives se heurtent au bruit constant des machines. L’organisation interne de l’atelier est simple : les femmes font office de petites mains, les hommes occupent le rang plus élevé de contremaîtres. La pause déjeuner est accueillie avec soulagement, même si la cadence de travail est supportable.

Le confort de la salle de repos contraste avec la froideur de l’atelier. Un frigo et un micro-ondes sont à disposition des intérimaires. L’usine, isolée, ne permet pas d’aller s’acheter un repas à l’extérieur. Au centre de la pièce, la longue table rappelle la disposition de notre espace de travail. Les ouvriers mangent en silence, quelques femmes appellent leur famille, prennent des nouvelles.

Un parfum de précarité

Un contremaître m’attribue une nouvelle tâche pour l’après-midi. Je suis maintenant sur la ligne où défilent les bouteilles de parfum, préalablement remplies d’un liquide rose odorant. Je dois déposer une frette, petit anneau métallique, autour du poussoir de chaque flacon. Celui-ci est ensuite resserré par une seconde machine pour assurer la tenue du bouchon, installé quant à lui sur une autre ligne.

L’action est simple, mais c’est sans compter les caprices de la technologie. Je me fais régulièrement houspiller car les anneaux sont mal serrés et laissent échapper du parfum sur le tapis roulant. On a omis de me préciser que la machine est très sensible à la position de l’anneau et qu’il est de mon devoir de l’arrêter à chaque problème, d’une pression sur la vitre. Les pictogrammes jaune vif insistent sur le risque de laisser traîner sa main près du mécanisme de serrage protégé par ladite vitre. Les erreurs de la machine font ralentir la cadence.

Autour de nous, le bruit est omniprésent, avec cette fois l’odeur entêtante du liquide rose contenu dans une vulgaire cuve en plastique. L’aspect luxueux du parfum, son côté chic et subtil perd ici tout son sens. Penchés sur les lignes, nos mains et nos nez ne sont pas protégés… tant pis pour les allergiques ! Au bout de quelques heures, j’ai  l’impression que mes neurones se déversent eux aussi sur le tapis tellement l’activité est décérébrante. Un léger mal de tête commence à s’installer.

Le salaire ? Le prix d’une bouteille de parfum

Un flacon renversé me ramène à la réalité. Je me lance dans un peu de calcul : chaque parfum sera vendu au même montant que notre paie nette à la fin de la journée, c’est-à-dire environ 60 euros, pour 8 heures de travail. Nous toucherons le Smic horaire, auquel vient s’ajouter une prime de précarité. Je quitte l’usine le dos tendu et les vêtements empestant le parfum. La douche et le shampoing ne viennent pas à bout de l’odeur, qui va me suivre pendant deux jours.

Je ne retournerai jamais dans cette usine, dégoûtée d’avoir expérimenté l’aliénation dénoncée par Charlie Chaplin dans les Temps Modernes. J’ai une pensée pour mes collègues d’un jour, qui eux y laisseront leur santé.

Fanny Evrard