L’artisanat à l’ère du clic

Face à la robotisation et au virage numérique, difficile de faire vivre la tradition. Pour survivre, les artisans doivent redoubler d’efforts et d’imagination. Passage en revue de six défis majeurs à relever s’ils ne veulent pas manquer le coche.

 

 

Défi n°1 : Digérer le virage numérique

L’arrivée d’Internet a été diversement accueillie parmi les artisans. Gabriel Tassart, bourrelier (fabricant et réparateur de pièces de cuir pour chevaux)  à Ascq, s’en sert régulièrement comme outil de promotion : « J’ai une page Facebook, où je communique ce que je fais, mes prochaines manifestations. J’ai adhéré à des pages qui prévoient les prochains évènements ; je communique, je partage… » Il admet néanmoins ne pas avoir le temps de mettre à jour son site web et son blog.

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Au téléphone, sur Internet ou en face-à-face : Gabriel Tassart multiplie les points de contact avec sa clientèle. Photo: D. Gaudissart

Jacqueline Bouchet, encadreuse lilloise, est confrontée au même manque de temps. Ce qui ne l’a pas empêchée d’intégrer elle aussi la toile dans sa pratique professionnelle. « Mes clients m’envoient des photos, je leur envoie des photos du cadre terminé, je passe mes commandes par Internet… »

 « Ce n’est pas tellement la technique, mais plutôt le mode de commercialisation qui change »

La toile n’a pas tellement bouleversé le mode de production des artisans. L’évolution se situe à un autre niveau, précise Bernard Blas, imprimeur à Lille : « La révolution numérique, c’est plus un mode de consommation ou d’achat qui évolue. Ce n’est pas tellement la technique, mais plutôt le mode de commercialisation qui change. »

Cette nouvelle manière de vendre défavorise certains artisans. Laurence Mieg, canneuse (réparatrice de chaises en osier) à Croix,  qui aime expliquer son travail à ses clients et leur faire toucher les chaises qu’elle restaure, avoue regretter la disparition de cette interaction avec l’avènement d’Internet.

 

Défi n°2 : Survivre à la robotisation de la production

« Actuellement, neuf canneurs sur dix collent du cannage mécanique fait en Chine » sur les chaises qu’ils traitent, témoigne l’artisane de Croix. « Les conditions de travail des ouvriers sont absolument épouvantables : ils travaillent dans des étuves à plus de soixante degrés, dans des conditions qu’aucune personne en France ne pourrait accepter. Si on accepte le cannage mécanique moins cher, il faut savoir que, derrière, des gens ont été exploités. »

Une réalité qu’elle tente de contrecarrer en misant sur l’éthique et la qualité : « On ne fait pas fortune dans ce métier-là. Ça permet de gagner sa vie si on se situe dans un créneau de travail très haut-de-gamme. J’ai tout de suite choisi de travailler à l’ancienne, avec des savoir-faire historiques que j’ai validés petit à petit, notamment lors de mon master de recherche. »

 « Actuellement, neuf canneurs sur dix collent du cannage mécanique fait en Chine »

 Gabriel Tassart croit tout autant à la résilience de la tradition face à la robotisation : « Il y a des trucs que les machines ne peuvent pas faire, comme une couture au point de sellier. Le cuir, c’est quand même une matière noble, ça se travaille à la main. » Pour lui, depuis la multiplication des grandes enseignes et des supermarchés, la majorité des clients n’ont fait qu’oublier temporairement les métiers traditionnels. Aujourd’hui, il note un intérêt nouveau pour ces professions qui rappellent aux clients leur enfance.

 

 

 

 

 

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Le cannage serti, un artisanat perpétué par Laurence Mieg à l’heure où le cannage mécanique se généralise. Photo: D. Gaudissart

Défi n°3 : Se maintenir économiquement à flot

C’est le problème le plus ardu à surmonter pour les artisans. Gabriel Tassart affirme qu’il ne pourrait pas vivre de son seul métier de bourrelier : « Je suis barman à côté. Je me suis diversifié, je fais aussi de la cordonnerie et de la maroquinerie. »

Jacqueline Bouchet, elle, n’a pas fait le choix de la diversification. Encadreuse à temps plein (six jours sur sept), son métier ne lui permet de gagner qu’”un peu” sa vie.

« L’année dernière, j’ai fait 7 000 euros sur l’année. »

 Le cannage, s’il rapporte plus que l’encadrement, reste peu lucratif. Laurence Mieg perçoit « 1 500, 2 000 euros maximum par mois », pour des semaines de travail qui peuvent aller jusqu’à soixante heures. Elle précise que cette rémunération est supérieure à la moyenne de la profession. Sans son master, son mémoire sur le cannage – le seul de la discipline – et ses collaborations avec le Mobilier national, ses revenus seraient moins élevés. L’artisane précise d’ailleurs qu’elle a dû exercer une activité salariée à temps partiel, il y a quelques années. Seule avec quatre enfants, c’était l’unique solution pour joindre les deux bouts.

L’imprimeur Bernard Blas fait figure d’exception. Il est le seul à envisager l’avenir de sa profession avec un peu plus d’optimisme : « C’est un métier avec des grosses perspectives, des choses à développer. Je pense que, dans l’emballage, il y a des choses à faire, mais on est dans le creux de la vague actuellement. »

Défi n°4 : Toucher ou conserver un public

Chez Jacqueline Bouchet, rue de Roubaix, défilent surtout « des clients fidèles. C’est eux qui m’envoient des clients. Quand les gens voient les cadres, ils disent : ‘Ah c’est bien, tu vas où?’ C’est du bouche-à-oreille. »

 

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Le magasin de Jacqueline Bouchet, voit de moins en moins de clients défiler, malgré la diversification des cadres proposés. Photo: D. Gaudissart

 

Gabriel Tassart expose de son côté une foule d’idées pour attirer un large public : « La relation avec les gens, le travail théorique avant de passer à la pratique… C’est important aussi de pouvoir se déplacer : le weekend, je vais aux concours [hippiques] chercher le travail là où il se trouve. »

« Je vais chercher le travail où il se trouve »

 Le problème de la clientèle se pose moins dans le domaine de l’impression typographique : « C’est un marché de niche : quand les gens tapent « dorure » sur Internet, ils nous trouvent forcément assez facilement. On répond à la demande et on s‘appuie sur les réseaux des confrères. Notre clientèle, c’est surtout des imprimeurs. »
Laurence Mieg, pour sa part, a vu sa clientèle se diversifier, le web permettant d’attirer vers le cannage des catégories socioprofessionnelles moins aisées.

Défi n°5 : Conserver des conditions de travail décentes

« C’est très complet, une journée. Il y a des soirs, je tombe comme une masse. » Pour Jacqueline Bouchet, la pénibilité du travail est une réalité. Et elle n’est guère optimiste pour l’avenir : « C’est de pire en pire, je trouve que c’est de plus en plus difficile. Et puis on est de moins en moins, ça veut bien dire quelque chose. Les gens , ils ne s’en sortent pas donc ils arrêtent. »

Gabriel Tassart, qui exerce depuis deux ans son activité de bourrelier au Musée de plein air d’Ascq, est plus nuancé sur l’évolution de ses conditions de travail : « Le musée accueille des visiteurs d’avril à octobre. J’ai des murs en dur, avant j’avais un préfabriqué avec du plastique. Mes conditions sont bien meilleures ! »

Défi n°6 : Se rendre audible auprès des pouvoirs publics

Les quatre artisans interrogés sont unanimes sur ce point : les politiciens ne prennent pas ou plus en compte les métiers artisanaux. « Chirac est le dernier président qui avait une vraie connaissance, un souci artistique », estime Laurence Mieg.

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Depuis son bureau, Bernard Blas a une vue imprenable sur la salle où sont réalisés les impressions, dorures et autres gaufrages… Photo: D. Gaudissart

 

Bernard Blas fustige la « méconnaissance complète des petites entreprises artisanales. Les politiques pensent savoir : ils ont tous un père ou un grand-père qui a été boucher ou artisan quelque part, mais ils n’y connaissent rien du tout ! » Il regrette que les politiques industrielles soient pensées pour les multinationales et non les petites entreprises, plus nombreuses dans le tissu entrepreneurial français.

« Chirac est le dernier président qui avait une vraie connaissance, un souci artistique »

Quelle que soit leur situation, les artisans sont tous confrontés à une même difficulté : celle de trouver quelqu’un à qui transmettre leur activité à l’heure de la pension. Laurence Mieg raconte le parcours du combattant qu’incarne le passage de témoin dans le domaine du cannage : « Je suis en train de faire la démarche pour être reconnue Entreprise du Patrimoine Vivant (EPV), un label qui permet la reconnaissance des savoir-faire rares. Par ce biais-là, j’envisage de poursuivre pour demander une reconnaissance “maître d’art”, qui me permettrait d’avoir une aide pour financer le salaire d’un apprenti. Mais avant de lui passer les rênes, il faudrait qu’il travaille au moins 5 à 7 ans avec moi. »

Bernard Blas possède déjà ce fameux label EPV et envisage l’avenir avec plus de sérénité : « J’ai 59 ans, d’ici quelque temps je vais devoir céder mon entreprise. L’objectif que je me fixe, c’est de donner de la perspective à mon successeur. » Une denrée de plus en plus rare chez les artisans du Nord.

 Damien Gaudissart