Marion, infirmière aux urgences : « On est toujours sur la corde raide »

Douze heures. C’est le nombre d’heures de travail que Marion, infirmière de 32 ans, vient d’effectuer lors de sa dernière nuit de garde. Les urgences, elle y travaille depuis neuf ans. Pour la jeune femme, le manque d’effectifs, couplé à une surcharge de travail, donne un goût amer à son métier. Rencontre.

 

          Marion est coutumière des nuits agitées à l’hôpital. Photo : C. FRANGNE et R. HOCQUET

 

19h – Début de garde

Top départ d’une garde de 12h pour Marion. Première étape de son marathon : la transmission. Une prise de relais qui permet aux infirmières de jour de donner les consignes à l’équipe de nuit. Ce temps n’est pourtant pas compté dans son quota de travail hebdomadaire. « Pour assurer cette transmission, je dois prendre de mon temps personnel et venir en avance au travail, explique la jeune femme. Et tout le monde ne joue pas le jeu. »

Cette nuit-là, les urgences sont surchargées. « C’est le bazar, il y a je ne sais combien de personnes dans le couloir. » Ce soir, c’est à deux que Marion et une collègue venue en renfort s’occupent des entrées des patients. « On a entre deux et trois heures de retard dans les dossiers. »

Chaque nuit de garde, la jeune infirmière est payée environ huit euros supplémentaires. « On n’est pas payé assez cher pour les nuits qu’on passe », lui glisse un collègue. Et si Marion travaille la nuit, elle peut aussi travailler les weekends et les jours fériés, pour la même compensation financière. « Il y a un réel manque de valorisation. »

Elle peut aussi être rappelée durant ses jours de repos pour remplacer un collègue en arrêt. « C’est difficile de dire non à un remplacement étant donné la cohésion de l’équipe. » La jeune femme peut ainsi travailler jusqu’à 48h par semaine pour 2 000 euros par mois.

21h – Non-stop

Marion est désormais seule à son poste. Elle n’arrête pas une seconde. Un patient le remarque : « C’est la première fois que je viens aux urgences. On se croirait à la télé. » La trentenaire sourit. De 27 000 entrées il y a 10 ans, les urgences de l’hôpital dans lequel elle travaille accueillent désormais 45 000 personnes par an. Une affluence qui complique le travail de Marion au quotidien. « Je n’ai pas le temps de retourner voir mes patients avant plusieurs heures. » Quant aux dossiers médicaux, la jeune femme essaye d’aller au plus vite. « On sait que cela doit être carré mais on n’a pas toujours le temps d’être consciencieux. »

Un cas compliqué arrive aux urgences. Un patient victime d’une épiglottite, forme grave de laryngite. Marion craint un arrêt respiratoire. Le patient est placé sous surveillance jusqu’à son transfert dans un autre hôpital. « C’est parfois difficile de garder de la distance quand un patient nous rappelle un proche », admet-elle.

00h30 – Coup de fatigue

La fatigue commence à se faire sentir. « J’ai envie de péter un plomb, de partir et de tout laisser en plan. » Marion fait une pause, la première de la soirée. Elle avale une soupe à toute vitesse devant l’ordinateur. Depuis novembre 2015, son service est passé à douze heures de travail par garde réparties sur trois jours, remplaçant le système des « trois huit ». Même si elle était favorable à ce changement, elle ressent un réel épuisement. Ce nouveau roulement a permis à l’hôpital d’augmenter le nombre d’heures de présence des infirmiers, sans en embaucher davantage.  

 

« J’avais envie de péter un plomb, de partir et de tout laisser en plan. »

 

1h – Heure creuse

Le rythme ralentit. Pour la première fois depuis le début de sa garde, Marion retourne voir ses patients et les redirige dans les services dédiés. Et si la trentenaire travaille aux urgences depuis une dizaine d’années, elle est inquiète quant à la relève. « Les jeunes infirmiers sont bien moins préparés à prendre en charge un patient. » En cause, la réforme de 2009, modifiant la formation des infirmiers. « La formation est désormais beaucoup plus axée sur le terrain. Or, nous manquons de temps pour accueillir et encadrer les étudiants ! » souligne la formatrice.

2h – Insécurité

Une collègue de Marion retrouve une patiente, prise en charge pour tentative de suicide, en train de s’enrouler le tensiomètre autour du cou. Un cas de figure que la jeune infirmière redoute: « J’ai toujours peur de ne pas pouvoir surveiller tous les patients. » Un rythme intense qui lui fait aussi craindre de passer à côté d’un diagnostic. « Une personne peut faire un infarctus en salle d’attente sans même que l’on s’en rende compte. À force de voir les gens à la chaîne, on perd en qualité. » Il n’y a pas que la sécurité des patients qui inquiète Marion. La sienne aussi. L’insécurité est un sentiment avec lequel elle a dû composer. La nuit, un seul agent assure la sûreté des urgences. « Le service est grand ouvert et n’importe qui peut entrer ».

 

« À force de voir les patients à la chaîne, on perd en qualité »

3h – Manque de considération

Marion interpelle un patient allongé sur un brancard. Il vient de jeter des papiers par terre. « Il n’y a pas de poubelles ! » rétorque-t-il. Ce manque de considération vis-à-vis du personnel infirmier est un constat quotidien. « Les gens attendent que d’un claquement de doigt, on leur serve tout. » Une centaine de patients par jour et du personnel débordé, un cocktail explosif où, parfois, les insultes fusent. La jeune femme encaisse.   

3h30 – Temps mort

En compagnie de ses collègues, Marion s’accorde une pause pour manger. L’élection présidentielle est au cœur de la conversation. « Les mesures pour l’hôpital, on les attend. Aucun ne s’est penché sur les conditions de vie… de travail », se reprend-elle. Marion semble résignée : « Augmenter les effectifs, mais avec quel budget ? ». Quant au passage aux 39h pour le personnel hospitalier, elle reste prudente : « Tout dépend de la revalorisation financière. »

 

« Les gens attendent que d’un claquement de doigt, on leur serve tout. »

4h – Réduction des coûts

Retour au turbin. L’infirmière doit poser des électrodes à un patient. Impossible, elles ne collent pas. « On a parfois du matériel au rabais qui nous fait défaut ». La nécessité de réduire les coûts fait partie de son quotidien : « Pendant les réunions, on parle de la rentabilité d’un patient en examinant les chiffres d’activité de l’hôpital. On nous dit qu’on ne fait pas rentrer assez d’argent. » Et si Marion a la chance d’être titulaire, les urgences comptent de plus en plus de contractuels. Ils sont près d’un tiers dans son service de 28 infirmiers. Une solution pour réduire la masse salariale. « On tourne à effectif minimum. Il suffit qu’il y ait une réanimation à faire, cela mobilise toute l’équipe et tout est à l’arrêt. On est toujours sur la corde raide. »

 

« Pendant les réunions, on parle de la rentabilité d’un patient […]. On nous dit qu’on ne fait pas rentrer assez d’argent. »

5h – Nettoyage

Brancards, chariots… pendant une heure, Marion s’attelle au nettoyage complet du matériel médical. La femme de ménage arrive. « Qu’est-ce que tu fais déjà là ? », s’étonne Marion. « Il est 5h30 », lui répond-elle. « On a morflé », renchérit Marion. L’infirmière profite aussi de cette accalmie pour donner un coup de main aux urgences pédiatriques ou au service des « lits portes » où des patients des urgences passent la nuit.

6h – « Je vois triple »

Dernière ligne droite pour Marion. Mais avant de partir, la jeune femme doit désormais s’atteler à la paperasse. Sa supérieure lui a laissé une enveloppe avec le planning d’une étudiante à faire. Après 11h de travail, la concentration vient à manquer: « Je vois triple ». Marion laisse un petit mot sur l’enveloppe : « Nuit difficile, désolée si erreurs. » L’infirmière doit aussi terminer quelques dossiers. L’informatisation du suivi des patients lui permet de gagner du temps.

7h – Lâcher prise

La garde de Marion touche à sa fin, ou presque. Après une nuit difficile, la jeune femme a besoin de se confier à ses collègues devenus amis. « Il faut que ça sorte, d’une manière ou d’une autre. » Un moyen d’extérioriser avant de rentrer chez elle. Mais si Marion tente à tout prix de laisser le travail à la porte des urgences, lâcher prise s’avère parfois compliqué : « Ce n’est pas comme quand on travaille sur un ordinateur : on n’éteint pas le bouton à la fin de la journée. » La bonne ambiance de l’équipe est essentielle pour garder le moral. « J’aurais peut-être craqué si je n’avais pas été dans ce service. » Difficile pour la jeune femme de ne pas penser aux récents suicides d’infirmières. « On se projette, cela nous touche forcément. » Car Marion ne s’en cache pas : « L’épuisement professionnel est là ».

8h – Déconnectée ?

Marion arrive chez elle. Son objectif : récupérer de sa nuit de garde. « La première journée de repos, je suis dans le cosmos. » Marion ne reprend le travail que dans cinq jours. D’ici là, elle garde son téléphone à proximité. Au cas où un remplacement de dernière minute lui fasse passer la porte des urgences plus tôt que prévu.

 

Cécile Frangne et Romane Hocquet