« Passer au bio, c’est pas Plus belle la vie »

Jean-Paul, « pur produit du système » de l’agriculture conventionnelle, a décidé de sauter le pas : cette année, il va pouvoir vendre sa première production en bio. Entre des voisins qui ne comprennent pas son travail, la région qui tente de rattraper son retard et la solidarité des autres agriculteurs de la filière, le bonheur est-il dans le bio ?

Jean-Paul Delille a 57 ans. Depuis la porte de son hangar de mille mètres carrés, l’agriculteur montre son pulvérisateur à pesticides. L’engin agricole, garé au fond de l’immense cube de tôle, « ne sert presque plus ». Le quinquagénaire convertit progressivement son exploitation familiale, près de Douai, au bio.

 

Un tiers de l’exploitation passé en bio

Au début de l’aventure, ses voisins se moquent : « Ils disaient : “ça, ça va pas durer”. Aujourd’hui j’ai des sobriquets, on m’appelle Bioman. » Jean-Paul choisit d’en rire et va jusqu’à s’acheter des tee-shirts « Je suis Bioman ». Une réponse toute en légèreté et en humour, qui correspond à son état d’esprit.

Et ça marche. Sur les quelque 80 hectares de cultures, 25 sont aujourd’hui bio. Au total, un tiers de l’exploitation entre en première année d’agriculture biologique. Pour le reste, Jean-Paul préfère « faire une pause » dans la transformation en bio des terrains, jusqu’à la fin de la période de transition des dernières parcelles engagées en bio. « Avoir du conventionnel, du c1, du c2, du bio, je me suis dit que c’était un casse-tête là. » La transformation totale de la ferme attendra encore quelques années.

Pour l’agriculteur du Douaisis, la conversion aux idéaux de l’agriculture biologique s’est faite naturellement. Dès la crise agricole de 2005-2006, il explique qu’ « on a commencé à nous dire : “il va falloir faire des économies”. » Il a alors diminué l’utilisation de pesticides et d’engrais. Cette diminution volontaire a été encouragée par l’Agence de l’eau : son exploitation se trouvant au-dessus d’une nappe phréatique, l’Agence lui proposait une aide « de 20, 30 € par hectare » pour réduire l’utilisation des produits potentiellement polluants dans ses champs. Au final, un paradoxe pour cet agriculteur      « pur produit du système » : des récoltes un peu moins importantes, mais des finances en meilleure santé.

 

Bioman et les risques du bio

La conversion au bio est venue progressivement, grâce aux interventions des techniciens de la Chambre d’agriculture du Nord-Pas-de-Calais et du Gabnor, le Groupement des agriculteurs biologiques du Nord-Pas-de-Calais. Ils pressentent l’intérêt de Jean-Paul pour la production biologique. Pendant deux ans, à travers des rencontres avec les acteurs locaux de la filière, ils lui permettent de se rendre compte du réseau bio de la région. L’agriculteur se lance alors, malgré les risques financiers que représente le passage au bio, avec ses récoltes diminuées, sa période de conversion et la crainte de voir ses cultures réduites à néant par un parasite ou une maladie.

En bio, pas de pesticides, tout se fait à la main ou avec les machines agricoles.
En bio, pas de pesticides, tout se fait à la main ou avec les machines agricoles.

Jean-Paul subit le regard des exploitants voisins, restés en agriculture conventionnelle, même s’il hausse les épaules quand il en parle. Le manque de considération pour son travail vient d’un manque de connaissance de l’agriculture biologique. La région Hauts-de-France accuse en effet un retard dans le développement de la filière bio par rapport à la moyenne nationale.

Pour le Nord-Pas-de-Calais, ce sont 408 fermes bio, soit 3 % des exploitations de la région, contre 6,5 % en moyenne. Antoine Villar, chef de projet territoires au Gabnor, explique ce retard : « Nous avons des sols de bonne qualité et un système agroalimentaire avec des filières très développées. Donc le modèle conventionnel est le plus simple. Le bio à l’inverse, il n’y a pas de filière, on manque d’informations techniques. »

En bio, le bonheur est dans le champ

Travailler en agriculture biologique implique une plus grande charge de travail. Finis les pesticides pour éliminer les mauvaises herbes. Les fongicides, contre les champignons parasites. Les traitements contre les maladies qui touchent les cultures.

Pour protéger ses petits pois tout juste plantés, Jean-Paul doit surveiller les semis avant que les mauvaises herbes ne sortent de terre et passer une machine qui arrachera les jeunes pousses indésirables, sans toucher aux pois. À peine vieux d’une semaine, les petits grains verts ont déjà reçu sa visite trois fois. Une fois grands, ils seront vendus à un important groupe industriel, dans la section bio. La majorité de la production biologique de Jean-Paul passe par l’industrie. Pour le reste, il démarche les magasins spécialisés en bio « avec [son] bâton de pèlerin ».

Il n’y parait pas, et pourtant, sur cette photo se trouve un des petits pois les plus surveillés du Douaisis. Photo: C. Borgnon

 

L’agriculture biologique n’implique pas que du travail en plus. Elle a offert à Jean-Paul plus de liberté, plus d’indépendance, à l’heure où dans l’agriculture conventionnelle « tu descends pas de ton tracteur, surtout pas. Tu fais ce qu’on te dit. Tu reçois un SMS et puis tu lances ton programme ».

L’exploitant apprécie cette nouvelle façon de travailler : « on se sent mieux, on vit mieux, on respire mieux ». Il s’est fait des amis parmi les agriculteurs biologiques autour de chez lui. Un réseau qui se construit et qui sera une incitation pour les nouveaux convertis en agriculture biologique.

Des politiques locales qui poussent au bio

La CAD pousse également à la conversion, avec des politiques locales attrayantes. Jean-Paul est satisfait de cette volonté politique. Son fils Michel, instituteur et employé de la ferme sur son temps libre, devrait reprendre l’exploitation à la retraite de son père. Le jeune homme pourra ainsi toucher l’aide à l’installation en bio. Elle est deux fois plus élevée que pour un jeune qui choisit de s’installer sur une parcelle en conventionnel.

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Cette volonté politique de rattraper le retard sur la filière bio est en partie liée dans la région à la problématique du travail. Jean-Paul s’en est rendu compte : « c’est les gens en bio qui emploient le plus de main-d’oeuvre, qui ont le plus d’heures. »

Bio pour tous et tous bio ?

L’agriculteur reste conscient des limites du système bio. La proposition de Philippe Poutou de passer l’ensemble de l’agriculture en biologique d’ici 2027 ? « Tout passer en bio c’est peut-être un peu utopique parce que tout le monde ne saura pas le faire. […] On va pas claquer des doigts et que tout le monde se convertisse. » Le risque majeur selon lui : « Avec de grosses structures bio, on aura les mêmes problèmes, les même déviances que dans le conventionnel .»

Charlotte Baris et Chloé Borgnon