Slasheurs : ces travailleurs qui jonglent avec plusieurs boulots

Indépendant, polyvalent, organisé, travailleur… Telles sont les qualités d’un bon slasheur, ces personnes qui cumulent plusieurs jobs en même temps. Le terme vient du « slash », ou « / », qui sépare les deux ou trois fonctions exercées. Un mode de vie à deux  facettes : choisi ou contraint, par passion ou par nécessité financière. Focus sur les différents profils.

Julien Carion, le slasheur sportif

Julien Carion, 29 ans. Photo : R. GERNO

 

« Slasheur ? Non, je connaissais pas. » Si le mot devenu tendance est de plus en plus répandu – certains vont jusqu’à le mettre en avant sur leur profil professionnel, nombreux sont ceux qui ignorent qu’ils sont des slasheurs. Et Julien, 29 ans, connaît bien le mode de vie à défaut                    du terme : « Ça s’est fait progressivement. Au départ, j’étais animateur périscolaire 10 heures par semaine, c’était un job en parallèle de mes études. À 22 ans, j’ai vraiment commencé à travailler par nécessité. À côté j’étais animateur périscolaire. J’ai ensuite arrêté l’assistance pour devenir professeur d’EPS suppléant. » Julien est aussi depuis l’année dernière coach pour la sélection de rugby U15 (moins de quinze ans) du Nord, une occupation qu’il adore. Et pour compléter le tableau, il est animateur de colonie de vacances.

 « Je cumule surtout par nécessité, je n’ai que des CDD »

Pourtant, malgré le cumul de quatre activités, le sportif n’est pas rassuré. « En tout je gagne environ 1000 euros par mois et je peux enchaîner de 8 heures à 22 heures. Je cumule surtout par nécessité, je n’ai que des CDD. J’ai envie de trouver un boulot stable, un revenu stable qui me permettrait de faire d’autres activités et j’aimerais continuer à être entraîneur. Je me donne encore un an en tant que slasheur. » Un manque de stabilité, un revenu juste par rapport à l’investissement, des horaires serrés… Les avantages dans tout ça ? « Il n’y en a pas trop ! [rires] J’ai eu la chance de travailler dans le sport, ce que j’aime. Être animateur de colo’ à l’étranger ça permet aussi de voyager. J’ai réussi à mêler ce que j’aime faire avec mon boulot, c’est ce qui me fait me lever le matin sans traîner les pieds. »

Gailord Janson, l’entrepreneur et ex-slasheur

Gailord Janson, 33 ans. Photo : R. GERNO

 

Certains slasheurs ont finalement choisi… d’arrêter de slasher. C’est le cas de Gailord Janson, 33 ans, gérant et associé du restaurant Big Fernand à Lille, depuis mai 2014. Le jeune entrepreneur a abandonné l’an passé le site Pochette Square (site de vente d’accessoires pour costume masculin), qu’il avait pourtant fondé en 2010. « En 2014, lorsqu’avec des copains on a ouvert le restaurant Big Fernand à Lille, j’étais loin d’imaginer qu’il aurait autant de succès. » En manque de temps, Gailord doit faire un choix. Tous ses revenus proviennent alors de Big Fernand. « En tant que patron, je n’allais pas me rémunérer avec Pochette Square alors que je n’étais plus vraiment présent. »

« Je ne pouvais pas être à 100% dans les deux projets »

Après avoir tenter de jongler entre ses deux entreprises, il arrête les frais en 2016, pour conserver sa seule casquette de gérant de Big Fernand. Sans regret : « Je ne pouvais pas être à 100 % dans les deux projets… »

Thierry Van Hecke, slasheur en quête de temps libre

Thierry Van Hecke, 31 ans. Photo : R. GERNO

« Je gagnais un peu plus que le Smic et j’ai gardé les petits boulots à côté. » Si Thierry est aujourd’hui slasheur, c’est pour garder une aisance financière. Il y a quelques années, c’était en revanche par nécessité. « À 25 ans, j’étais coach sportif et je donnais des cours de danse. À côté, je faisais de l’intérim (manutention, déchargement…). Le salaire dépendait des jours où je bossais, des missions proposées. Je ne gagnais pas assez pour me prendre un appart’, je pouvais seulement payer la nourriture, les factures. La situation était censée être temporaire mais elle a traîné. »

Le Lillois a donc choisi de commencer à travailler à plein temps comme assistant responsable technique sécurité et maintenance. « La danse permettait une sécurité financière. Je le faisais par plaisir mais aussi pour me faire plaisir grâce au revenu en plus. »

« C’est normal, si on veut plus d’argent, on doit bosser plus »

À 29 ans, le déclic. « J’ai fait la formation de développeur web. Je ne pouvais rien faire à côté, ça me prenait trop de temps et je voulais m’y mettre à fond. Je suis ensuite moi-même devenu formateur. J’ai gardé la danse par plaisir, mais maintenant je pense arrêter, ça me prend trop de temps. » Lorsqu’il avait trois emplois, Thierry travaillait de 7 heures à 20 heures sur la métropole lilloise. « Je courais, je n’avais pas du tout le temps de me poser, les semaines passaient très vite. Je partais à 6h30 et je rentrais à 20h30. Aujourd’hui je bosse de 9 heures à 17 heures comme formateur et je vais à la danse de 18 heures à 20 heures, trois fois par semaine. Le boulot est moins prenant physiquement mais plus épuisant. Avec trois boulots, je gagnais aux alentours de 1 500 euros par mois. Rien qu’en étant formateur, aujourd’hui, je gagne 1 800 euros et jusqu’à 320 euros grâce à la danse. Maintenant j’ai mon week-end et je me peux reposer ! Si je passe lead formateur je gagnerai même plus qu’avec deux boulots et j’aurai du temps pour moi. » Le développeur web a beaucoup sacrifié lorsqu’il était slasheur. Il travaillait jusqu’à 52 heures par semaine. « J’ai donné une bonne partie de mon temps, j’ai sacrifié un peu de ma santé et surtout de mon sommeil [rires]. J’ai quand même réussi à trouver un équilibre en m’organisant bien. Mais c’est normal, si on veut plus d’argent, on doit bosser plus. Je ne suis pas pour le profit de l’assistance. » La règle selon lui pour réussir en tant que slasheur ? « Il faut être organisé, et accepter de perdre du temps quand on court entre les boulots. C’est aussi mieux d’avoir des responsables arrangeants, attention aux clauses de confidentialité ! »

Étienne Clément, l’intellectuel hyperactif

Étienne Clément, 26 ans. Photo : C. LANDRY

À 26 ans, Étienne cumule quatre fonctions différentes. Chargé de mission sur la politique culturelle et internationale au conseil régional des Hauts-de-France, il est aussi professeur de portugais à l’université Lille 1, de gestion de projet associatif à l’université Lille 3, et guide à la Maison natale de Charles de Gaulle. Tout cela en préparant en parallèle une thèse en sciences du langage sur les relations linguistiques entre la France et le Brésil. Une cinquantaine d’heures par semaine au total pour environ 2 500 euros par mois. Étienne est un homme occupé… mais heureux. « Je pourrais me contenter du travail à la région, qui me prend déjà beaucoup de temps (39 heures par semaine) », affirme l’intéressé, mais « multiplier les tâches me permet de prendre davantage de plaisir, développer mon réseau, et satisfaire ma curiosité. »

« Quand tu arrives sur le marché du travail, tu n’es pas armé »

Le revenu n’est donc pas la motivation première de cet admirateur d’Edgar Morin, chantre de la         « pensée complexe ». « Notre génération est amenée à avoir différents boulots. L’idéal est d’avoir une activité principale et des activités annexes pour une meilleure lecture professionnelle. » Selon Étienne, la polyvalence est même une nécessité à une époque où il existe « un problème de  formation ». « Quand tu arrives en master 2 sur le marché du travail, tu n’es pas armé. Beaucoup de gens se retrouvent au chômage malgré leurs diplômes parce qu’ils sont trop spécialisés. Et Pôle emploi n’est pas fichu de proposer des formations efficaces pour se reconvertir. »

 

Christophe Landry et Romane Gerno