Ces retraités qui travaillent encore

En 2016, 615 000 travailleurs ont pris leur retraite. Certains sont venus rejoindre le million de personnes de plus de 65 ans qui vivent en dessous du seuil de pauvreté. Un chiffre en constante augmentation depuis 2003, qui oblige de nombreux seniors à reprendre une activité pour compléter leurs revenus. Portraits croisés.

 Patrick, 67 ans, soutien à l’insertion des lycéens et étudiants

Ancien cadre des ressources humaines dans l’industrie, Patrick a déposé le bilan à 55 ans. Un âge où retrouver du travail est presque impossible. À la retraite forcée à 60 ans, après cinq ans de recherche d’emploi, il a vu ses revenus diminuer de moitié.
« C’était pas évident, il a fallu réadapter le mode de vie. » Par envie, mais aussi par obligation financière : « C’était à la fois pour remplir mes journées, mais aussi avoir un gain substantiel pour partir en vacances, faire plaisir aux enfants. » 

 « Il y a un temps pour tout. Arrivé à un certain âge, mes enfants m’ont dit : « Papa, tu arrêtes de travailler »  »

Il décide de proposer son soutien aux établissements avoisinants, fort de son réseau créé par son expérience en ressources humaines : « J’ai créé les APE, Ateliers Pour l’Emploi, des missions de deux à quatre heures dans les lycées pour aider à l’insertion professionnelle. » 
Présent dans deux établissements radicalement différents, le contact difficile avec certains élèves de Bac professionnel lui a fait dire stop : « Il n’y a plus de respect chez certains étudiants ».
Il a ensuite travaillé pour le comptage dans les trains SNCF pendant quelques années, jusqu’à ce que l’usure le rattrape : « Il y a un temps pour tout. Arrivé à un certain âge, mes enfants m’ont dit : « Papa, tu arrêtes de travailler. » » Il reproche aux candidats à l’élection présidentielle d’abandonner  la question des seniors, évoquée uniquement en surface par la question de l’âge légal de la retraite :

 

Alain, 76 ans, musicien-animateur d’évènements

 Musicien professionnel depuis 60 ans, Alain* consacre depuis 16 ans sa retraite à perpétuer sa passion. Une volonté autant qu’un besoin pour cet ancien professeur de musique, qui doit adapter son emploi du temps aux demandes : « C’est toujours au coup par coup. Quand une personne me demande une prestation, c’est pour ce jour-là, puis je suis de nouveau au chômage. C’est le travail des artistes et des musiciens» 

Si sa retraite lui apparaît confortable pour sa seule personne – il gagne environ 2 000 € par mois, quasiment autant qu’en tant qu’actif -, il a continué son emploi pour sa femme, qui ne travaille pas.


« Si les charges étaient moins élevées, il y aurait moins de chômage en France. »


Sur son clavier « aux mille sonorités », des voluptés de la musique arabe à la guitare du jazz manouche, il enchaîne les prestations de quatre ou cinq heures. Il critique les charges trop élevées, qui desservent selon lui les prestations de qualité : « 90 % des gens prendront le moins cher, peu importe la qualité. Si les charges étaient moins élevées, il y aurait moins de chômage en France. » Désillusionné par 50 ans de vie politique menée par des personnalités hors sol, Franck n’a que peu d’espoir de changement à la suite de l’élection présidentielle.

   




* : le prénom a été modifié.

 Valeria, 62 ans, donne des cours particuliers d’italien

Elle se définit comme une « vieille atypique ». Valeria a pris sa retraite à 58 ans, après 39 ans à enseigner l’italien entre Gênes et Paris. Mais sa petite retraite de 1 700 euros et le salaire de son mari, patron d’un petit restaurant italien à Lille, suffisent tout juste à « couvrir les dépenses, acheter les cigarettes et l’essence ».

Pour cette transalpine de 62 ans, le plus important, c’est sa fille : « il faut payer sa chambre à Bruxelles, son école d’interprétariat, les allers/retours pour rentrer le week-end… » Alors Valeria continue à travailler, pour sa fille mais surtout pour « rester en mouvement » . L’été dernier, elle s’est « cassé le dos » en travaillant comme femme de ménage dans une colonie de vacances pour personnes handicapées.

  « On ne dépense pas, on est seulement considérées comme un coût pour la société »


Aujourd’hui, elle fait attention à sa santé mais préfère continuer à travailler pour ne pas « mourir de solitude » . Cette femme à l’accent chantant a des semaines bien remplies : le matin et l’après-midi sont consacrés aux cours particuliers, à domicile ou par Skype ; le midi et le soir, elle rejoint son mari pour l’aider au restaurant. Un complément de revenu d’environ 600 euros par mois, mais Valeria reste vigilante : « Si je gagne trop, la bourse de ma fille va sauter. » Elle ne peut pas voter en France et observe que « les candidats ne s’intéressent pas aux personnes âgées : on ne dépense pas, on est seulement considérées comme un coût pour la société » . Quand sa fille aura terminé ses études, Valeria retournera en Italie mais veut continuer à se sentir utile et « enseigner l’italien aux mineurs isolés qui débarquent » . Une fois à la retraite, il faut trouver « d’autres raisons d’exister ».


 

Samuel, 63 ans, multiplie les petites annonces

Retraité de la fonction publique, Samuel était chargé de la sécurité sur les chantiers pour la Communauté Urbaine de Lille (l’ancien nom de la MEL, Métropole européenne de Lille). En septembre 2015, après trois ans de compagnonnage, il prend sa retraite à 62 ans avec 46 annuités, cinq de plus que nécessaire. Pourquoi être resté ? « Ça m’intéressait aussi. Je vis tout seul, j’avais ma moto, ma voiture, et mon appartement à payer. Si j’arrêtais, j’aurais eu 800 € de moins. » Un calcul financier nécessaire pour payer ses dettes.
Au début de sa retraite, Samuel a eu du mal à joindre les deux bouts, malgré la baisse progressive de ses impôts. Ce fan de moto, qui a déjà effectué deux tours de France, touche alors 2 000 euros par mois. « C’est difficile, avoue-t-il. J’ai perdu 900 € par mois. Je me suis dit qu’il fallait que je me trouve quelque chose. » Spécialiste des CACES (les permis des véhicules de travaux), il n’a pas trouvé d’offres dans son domaine. Alors pour payer l’essence, Samuel a essayé de trouver des petits boulots. 

« Une fois que vous êtes en retraite c’est fini, vous n’êtes plus rien. A part pour ramasser les pommes de terre, on ne veut plus de vous. »

Petites annonces, bouche à oreille et ancien réseau, rien n’y fait. Samuel n’a quasiment trouvé aucun travail stable et rémunéré à sa convenance : « Je gagne 100 € pour quatre heures de travail parfois, dans la rénovation de bâtiments par exemple. Ça me permet de sortir à moto avec les copains. »
La raison est simple, selon lui : « Une fois que vous êtes en retraite c’est fini, vous n’êtes plus rien. À part pour ramasser les pommes de terre, on ne veut plus de vous. » Bricoleur, il a trouvé de l’occupation chez ses enfants, entre la maison à construire et les véhicules à réparer.
Une aide chronophage, mais désintéressée. Il occupe aussi son temps libre par la musculation, son autre passion après la moto. Six à sept heures de coaching bénévole « à la salle » par semaine, qui lui permettent d’évacuer l’angoisse du vide du quotidien : « C’est un jeu qui s’apprend petit à petit, je suis là pour conseiller les adhérents sur leurs mouvements. »