« Allô ! Maman, boulot »

La galère. Pour les jeunes de quartiers « défavorisés », c’est un mot qui revient souvent quand on parle d’emploi. Décrocheurs, non diplômés : ils sont les plus concernés par le chômage. Des initiatives locales les aident à surmonter ces barrières à l’emploi. Reportage à Roubaix et Tourcoing.

« On veut du boulot mais on ne nous en donne pas. »  Madjid, un habitant d’une vingtaine d’années du quartier de la Bourgogne à Tourcoing, rend compte de ses difficultés à trouver un emploi, comme de nombreux autres jeunes du quartier. « On est prêts à faire n’importe quel job. Même ramasser les papiers par terre, on le fait déjà ici de nous-mêmes. »
Loin de certains clichés sur les « jeunes de banlieues », beaucoup ont envie de travailler, de s’en sortir. M’Boka a 18 ans et suit des cours à l’E2C, l’École de la deuxième chance. Elle a arrêté l’école en décembre dernier. « Je suis venue à l’E2C parce que je voulais faire quelque chose de ma vie. Si j’ai arrêté l’école, c’est pas pour glander chez moi. C’est pour une reconversion professionnelle ou une formation dans un secteur que j’aime. »  

« On veut du boulot mais on ne nous en donne pas. » (Madjid, Tourcoing)

Pourtant, les jeunes qui « décrochent » et sortent du système scolaire sans diplôme ont plus de mal à entrer sur le marché du travail. Pour Jamal Achahbar, chef de service de l’antenne roubaisienne de l’association de « prévention spécialisée » Horizon 9, qui intervient auprès des 12-25 ans, ces jeunes « ont le sentiment qu’il n’ont pas leur place dans le monde du travail, ils trouvent ça difficile. Donc ils se démobilisent. »
Les initiatives locales et associatives, comme Horizon 9, sont pour lui le dernier recours pour ces jeunes des quartiers. Pierre*, qui a été soutenu par l’association Objectif Emploi, installée dans le quartier de la Bourgogne à Tourcoing, en témoigne : « Il faut les bonnes personnes qui t’entourent. Si ça se trouve, je ne serais jamais venu à Objectif Emploi, je n’aurais jamais passé mon permis et à l’heure actuelle je serais en prison. Grâce à eux, j’ai eu mon permis, j’ai arrêté mes conneries ».  
 

*Le prénom a été modifié

 

Chez les jeunes, « les problèmes périphériques sont en fait centraux »

Dans le quartier du Pile, « on aide les personnes à construire leur parcours de vie, résume Jamal Achahbar, on est le “sas” entre le jeune en rupture et l’emploi. » Environ 400 jeunes de Roubaix passent par cette association, qui fonctionne sur le principe de l’anonymat et de la libre adhésion.
 

Les éducateurs spécialisés y mènent tous types d’actions, du « travail de rue  » (aller à la rencontre des jeunes où ils sont, c’est à dire dans les cafés, les cages d’escalier) à l’accompagnement individuel (chercher un logement) ou collectif (aider à l’organisation d’un voyage) en passant par la mise en place d’une « dynamique de quartier ».

« Aller sur le terrain, serrer des mains et demander où ça en est au niveau des démarches, c’est indispensable. » (Azdine, médiateur à Tourcoing)

Des modes d’action complémentaires selon Jamal Achahbar : « Les problèmes périphériques sont en fait centraux » et les actions collectives un « support à la relation, pour grandir socialement ». Car comme il le souligne, ces jeunes sont parfois en rupture totale avec les institutions, leurs familles, et la société.

À quelques stations de métro, dans l’un des cinq Quartiers prioritaires de la ville (QPV) de Tourcoing, les initiatives sont moins visibles. Azdine, lui, est connu dans tout le quartier. Il est médiateur emploi insertion à l’association Objectif Emploi. « Aller sur le terrain, serrer des mains et demander où ça en est au niveau des démarches, c’est indispensable. » Coline aussi, suivie par l’E2C, considère que l’accompagnement personnalisé est primordial.

 

 

« Ils n’ont plus les codes »

Jamal Achahbar se souvient d’une simulation d’entretien d’embauche avec un jeune d’une vingtaine d’années. « Je lui avais dit de s’habiller du mieux qu’il pouvait, et il est venu avec le dernier survêtement à la mode et une grosse montre dorée. »

Les travailleurs sociaux vont dans le même sens : ce n’est pas la volonté qui leur manque, mais ils ne parviennent parfois pas à s’adapter aux codes sociaux du monde du travail. « On voudrait que les jeunes s’adaptent aux dispositifs, mais ils ne rentrent parfois dans aucune case, il n’ont plus les codes », résume M. Achahbar. Tifaine, en formation à l’E2C, n’arrive pas à trouver le bon rythme.

 

 

Logiques gestionnaires

« L’État agit, on ne remet pas ça en cause », reconnaît celui qui travaille depuis près de 20 ans dans le domaine. Mais les subventions de l’association, accordées en majorité par le département, baissent d’année en année. « On tend vers une logique gestionnaire et économique, comme avec les hôpitaux, explique Jamal Achahbar, on nous demande du chiffre, alors que nous on travaille avec de l’humain… »

Amélie, professeure à E2C à Roubaix, dénonce aussi cette injonction à l’efficacité. C’est d’ailleurs ce qui l’a poussée à quitter l’Education Nationale et à entrer à l’E2C. « J’avais besoin de donner du temps à des jeunes dans ces situations [de décrochage], et on ne l’a pas, on ne peut pas s’occuper de tout le monde. J’étais frustrée. »

« On nous demande du chiffre, alors que nous on travaille avec de l’humain… » (Jamal Achahbar, Roubaix)


Pour Amélie, le plus important c’est de « redonner à ces jeunes confiance en eux ». Photo : S. COZZOLINO


« Les dispositifs gouvernementaux sont trop généralistes »

À Objectif Emploi, on reconnaît également l’action de l’État envers ces publics en difficulté. Mais pour Yannick, le président de l’association, l’argent que les associations reçoivent ne peut pas être utilisé de façon optimale. Il pointe un manque de cohérence, de réactivité et de souplesse des dispositifs gouvernementaux, dans ce quartier où le chômage avoisine les 40 %.

Notamment les délais de Pôle Emploi : « On a une culture administrative inutile. Un jeune demandeur d’emploi qui vient nous voir ne sera reçu qu’au bout de deux mois, de quoi le     démotiver. » L’agence nationale est parfois déconnectée des réalités locales, remarque Yannick : « Les annonces doivent être consultées sur des ordinateurs, même sur place. On suppose qu’on doit être autonome pour s’en servir, mais ce n’est pas le cas des habitants de ce QPV. »

 

Jamal Achahbar, de l’association Horizon 9, fait un constat similaire : « L’État souhaite que le jeune s’adapte aux dispositifs, nous on fait l’inverse. Il faut penser des dispositifs ciblés pour ces jeunes qui ne “rentrent dans aucune case” » .


Jamal Achahbar, membre de l’association Horizon 9 depuis 17 ans . Photo : S. COZZOLINO
La Garantie jeune est un exemple significatif pour lui : mise en place par l’État pour « accompagner les jeunes en situation de grande précarité vers l’emploi ou la formation », ce dispositif permet de bénéficier en même temps d’une aide financière. Mais pour des jeunes qui ont décroché depuis plusieurs années et qui « n’ont plus les codes », cette mesure est souvent inefficace.
« C’est trop rigide pour eux. Ces dispositifs sont très bien, mais pour un jeune comme ça, il va falloir que du jour au lendemain il se lève à 7h, qu’il respecte les consignes de quelqu’un, qu’il reste assis plusieurs plusieurs heures pour écouter un formateur », explique Jamal Achahbar. Les initiatives locales comme Horizon 9 à Roubaix ou Objectif Emploi à Tourcoing s’avèrent donc indispensables et complémentaires à l’action de l’État envers ces jeunes éloignés de l’emploi.