Décathlon, une « entreprise libérée » qui vous veut du bien ?

« Libérer le travail et l’esprit d’entreprise » : c’est l’un des points phares du programme d’Emmanuel Macron. Changer l’entreprise pour changer le monde ? Certains y croient. Des entrepreneurs « pionniers » se convertissent actuellement à la philosophie de l’entreprise libérée, visant à responsabiliser le salarié afin de développer son potentiel entrepreneurial. Mais cette philosophie fait elle bon ménage avec les grandes entreprises capitalistes ? Si Décathlon revendique ouvertement une affiliation à ces pratiques de management innovantes, au sein de l’entreprise, la libération du travail demeure subordonnée à l’impératif de compétitivité…

« Un jeune salarié heureux dans une entreprise libérée ». C’est la façon dont Alexandre, 25 ans, se présente. Et cela sonne presque trop beau pour être vrai. Mirage ou réalité ? On croit avoir enfin trouvé l’incarnation du jeune cadre dynamique et épanoui que l’on voit en rêve… Méfiance, cependant : notre « millenial » idéal est responsable en communication.

Comme ses collègues du siège social de l’entreprise à Villeneuve d’Ascq, il n’hésite pas à affirmer qu’il « pisse bleu », suivant la couleur emblématique de la célèbre enseigne « À fond la forme ». Il n’avait pourtant jamais envisagé de travailler en entreprise avant de passer chez Décathlon : « Je voyais l’entreprise comme un univers faux, où je ne serais pas à ma place. Mais je n’ai jamais trouvé un environnement de travail où les relations entre collègues soient aussi simples que chez Décathlon. Dès les premières semaines, ma voix comptait autant que celle de quelqu’un qui travaillait là depuis 20 ans ».

Ce caractère responsabilisant de l’entreprise est ouvertement revendiqué par Décathlon, qui effectue un important travail de communication à ce sujet.

 

« Vitalité, responsabilité, naturel »

Pour Alexandre, l’entreprise libérée, débarrassée de ses pesanteurs hiérarchiques, ce n’est pas un mythe. Au siège social de l’entreprise à Villeneuve d’Ascq, on lui a rapidement confié d’importantes responsabilités, et surtout, la liberté d’organiser son temps de travail comme il l’entend : « Si je n’ai pas envie d’aller au bureau, la plupart du temps, je peux rentrer chez moi, tant que je remplis la commande ». Dans les bureaux de l’entreprise, l’organisation de l’espace de travail change quasiment tous les six mois afin que les salariés ne sombrent jamais dans le piège du train-train quotidien. 

Le géant de la distribution d’articles sportifs a été classé premier en ce qui concerne le bien-être de ses salariés d’après l’audit réalisé cette année par Greatplacetowork.fr. Pour Alexandre, la clé de ce succès, c’est l’adhésion des salariés aux valeurs de l’entreprise : « Vitalité et responsabilité ! ». Le corporatisme assumé de la marque ne lui pose pas de problème : « Si on y croit pas un peu, mieux vaut faire autre chose ». Et pour les employés, l’injonction majeure, c’est d’« être naturel »… tout en restant performant afin que l’enseigne demeure compétitive.

L’entreprise libérée, pour ceux qui font du chiffre uniquement

Les 78 000 « collaborateurs » de l’entreprise jouissent-ils tous de la même liberté qu’Alexandre ? Alexandre admet n’avoir pas commencé tout en bas de l’échelle : il avait déjà un bac +4 lorsqu’il s’est fait embaucher pour travailler au siège de Kipsta. La réalité est moins rose en magasin, d’après Sébastien Chauvin, délégué syndical et employé Décathlon en Seine-et-Marne : « À notre échelle, l’entreprise libérée, c’est à la tête du client. Tant qu’on fait du chiffre, tout va bien, on nous laisse une certaine marge de manœuvre. Sinon, on trouve rapidement une bonne raison de licencier le vendeur ou de le pousser à la démission ».

La direction a en effet théorisé un ensemble de procédures bien précises à mettre en œuvre afin de pousser un salarié vers la porte de sortie si celui-ci ne donne pas pleinement satisfaction : la « toolbox accompagnement externe ». Afin d’optimiser la « potentialité de la dream team », les patrons sont invités à « changer de mentalité » concernant les salariés « ni, ni » : ni potentiels, ni experts.


Comment pousser un « ni, ni » à la démission ?

Les managers doivent faire preuve de « courage et bienveillance », face à ces ni-ni. Relever toutes les « erreurs répétitives », observer tout et le noter au fur et à mesure. Obliger ses collègues à « analyser la situation » : observer, reconnaître, contrôler, écouter tout ce qui concerne l’employé dans le viseur de la direction. Il s’agit de « ne plus laisser l’équipe accepter les problèmes ». Lors des pauses, les responsables doivent faire comprendre au vendeur peu performant que des rumeurs circulent à son sujet.

Le patron doit lui savoir « lâcher prise » : il est invité à ne pas se livrer à un « acharnement quotidien » afin de s’épargner du stress, et à « éviter de toujours réfléchir sur comment le faire tomber ». De quoi mettre sérieusement à mal le principe de réduction des dispositifs de contrôle externe qui structure le concept de l’entreprise libéré.

Sébastien Chauvin a ainsi envoyé un courrier à la direction générale de Décathlon afin de l’alerter sur un cas de harcèlement au travail dans un magasin à Agen au mois de janvier…. sans jamais recevoir de réponse. La directrice de magasin mise en cause a quant à elle fait l’objet d’une promotion interne.

Pour le délégué syndical, les pratiques visant à faire pression sur les vendeurs qui ne font pas assez de chiffre sont monnaie courante : le forcer à faire l’ouverture et la fermeture du magasin le même jour, à travailler systématiquement les jours où il a des activités en dehors du travail…

Les salariés de chez Décathlon ne travaillent jamais à heure fixe. Et avec un turnover évalué à entre 30 et 35 % de la masse salariale, il n’est pas difficile de trouver un jeune étudiant à temps partiel plus accommodant et prêt à se donner à fond pour l’entreprise que les employés dont l’ancienneté tend à rendre plus soucieux de conserver une vie privée équilibrée.


L’entreprise libérée, cinquante heures par semaine

Un salarié plein de potentiel, chez Décathlon, c’est aussi un salarié qui ne compte pas ses heures. Veronica Freixeda, avocate spécialisée, défend depuis des années des cadres de chez Décathlon dont le temps de travail dépasse largement ce qui est prévu sur une base légale. Elle a remporté quasiment tous les procès engagés face au géant de la distribution d’articles sportifs.

Les cadres de chez Décathlon sont en effet embauchés sur la base d’un forfait jour, un dispositif qui permet de rémunérer un salarié en fonction du nombre de jours de travail effectués et non du nombre d’heures. Dans les faits, les cadres pour lesquels l’avocate plaide effectuent en moyenne une cinquantaine d’heure de travail par semaine. Le forfait jour permet donc à l’entreprise de rémunérer les employés concernés bien en deça de ce qui aurait du être leur salaire s’ils avaient été payés à l’heure. Saisie par une vingtaine de salariés, elle s’apprête à entreprendre de dénoncer l’accord cadre en vigueur au sein de l’entreprise. Travailler autrement, oui, travailler toujours plus, non : afin que l’entreprise libérée ne devienne pas source d’aliénation.

Gabrielle Trottmann, Stanislas Meltzheim et Martin Lange