Intermittent du spectacle : Éric, la précarité heureuse

Entre le danger de la précarité, le trou qu’il creuse dans l’assurance-chômage et la liberté qu’il permet aux artistes, le statut d’intermittent du spectacle fait régulièrement polémique. Focus sur Éric, un intermittent heureux de son état. 

Né à Haubourdin, dans le Nord, Éric travaille comme régisseur et « tour manager », « régisseur de tournée » précise-t-il, l’œil taquin. « Concrètement, ça concerne l’organisation générale d’un événement culturel ou musical : la technique, mais aussi la sécurité, les repas, les loges, les transports, etc. Je ne fais pas, je fais faire » (rires). Ce presque cinquantenaire à l’allure débonnaire a pourtant commencé par un CDI dans le social : « Après mon bac, j’ai suivi des études d’éducateur spécialisé et j’ai bossé une quinzaine d’années environ. Début 2000, ma vie a basculé, et j’ai intégré le milieu du spectacle un peu par hasard. »

Être intermittent, c’est être très mobile, et changer souvent d’employeur. En 2016, Éric a été engagé par sept entreprises différentes : « C’est à la fois une souplesse, une liberté et une contrainte. J’y tiens, parce qu’en cas de problème, je peux quitter un boulot sans me retrouver totalement à la rue. Par contre, impossible de dire à mon premier patron que je dois partir plus tôt parce que le lendemain, je commence à 5h pour un autre. »

« La culture a un coût »

En tant qu’intermittent, Éric travaille au moins 507 heures sur dix mois, ce qui lui donne environ 233 j
ours d’allocations, selon les calculs de Pôle emploi. Un régime qui, selon ses détracteurs, crée des abus : les « permittents », des personnes travaillant à temps plein tout en étant intermittents. Un CDI précaire en quelque sorte, puisque ces intermittents sont toujours embauchés par le même employeur au fil des ans… mais pas à l’abri d’être remerciés du jour au lendemain. « Les permittents, cela concerne surtout ceux qui travaillent dans les médias. Ils peuvent être virés sans préavis. Du coup, dès que quelque chose ne va pas, ils font grève », pose Éric. Une situation difficile dans laquelle il voit cependant un avantage : « C’est grâce à ces grèves régulières que notre régime existe encore. Car il ne faut pas oublier que la culture, et donc la liberté artistique, a un coût. »  

« Je n’ai pas pu me porter garant pour le prêt étudiant de ma fille »

Un régime qui peut avoir des conséquences jusque dans la vie privée : « Je n’ai pas pu me porter garant envers ma fille pour un prêt étudiant, témoigne Éric. Aujourd’hui, je sais que je suis indemnisé jusqu’au 21 décembre, mais après ? Je ne gagne jamais tous les ans la même chose. »

L’intermittence, ce n’est pas seulement les planches et les paillettes, il faut aussi savoir gérer la paperasse. Tous les douze mois, Éric doit refaire un dossier pour renouveler son statut. « C’est un peu comme un bail à renouveler », blague le régisseur.


Les candidats « n’y connaissent rien »

Du prochain gouvernement, Éric n’attend rien. Tandis que ses doigts pianotent sur le clavier, il insiste bien sur ce mot. Rien. Ne rien changer : « Pour moi, Macron est un ultralibéral. Alors que ce soit lui ou Le Pen, j’ai peur de la suite. De toute façon, ils ne connaissent rien aux intermittents. » Avant d’ajouter, les yeux brillants : « Mon régime, moi, je le trouve parfait. Je ne veux pas qu’on y touche. Je préfère être précaire, travailler autant que je veux et recevoir plus d’argent. Car si on bosse suffisamment, on gagne plutôt bien sa vie. À soi de gérer. »

Clémence d’Halluin