L’école du deal

 

À Porte de Valenciennes, un quartier populaire de Lille, classé Zone d’Éducation Prioritaire (ZEP), le business de la drogue recrute au collège, chez ceux qui peinent à suivre le rythme de l’école. À la recherche de destins à la « Pablo Escobar », beaucoup voient le deal comme leur seule opportunité de monter dans l’ascenseur socio-économique.

Dealer, c’est un métier. Carrière éclair pour certains, long règne pour d’autres. Hiérarchisé, aussi, avec ses grades et ses promotions. Fait dans l’ombre, après avoir abandonné tous les chemins de la légalité.

À Porte de Valenciennes, à Lille, « Akim » a commencé comme « guetteur », au collège, avant de se retrouver à vendre directement de l’héroïne et de la cocaïne, dans le hall d’entrée d’un bloc. Son spot de vente, « au camion », à une centaine de mètres de la station de métro, est devenu l’un des principaux points de vente de drogue de Lille. « Ici, tu peux acheter avec des pièces, et des petites quantités. Tu prends un dix balles après ta manche de la journée. Ailleurs, tu peux pas, tu dois acheter au moins un demi-gramme », raconte Emma, une habituée.

La boutique ouvre à 21 heures. Elle jouit d’un emplacement idéal, avec un parc pour enfants et un petit haut-bois sur lequel donne le bloc, derrière, qui permet de fuir en cas de « surprise képi ». « Akim » y servait avec bonne humeur, cagoulé, rieur, en vrai commercial. Avec lui le spot est animé. Il se dit « diplomate » dans sa capacité admirée à savoir même gérer les toxicomanes en manque. Les discussions animent la file d’attente, les « vannes » rendent l’atmosphère moins pesante.

« Faut qu’ça tourne », de père en fils

Aujourd’hui, « Akim » est en prison à Sequedin. Avant son arrestation et la perquisition chez lui, la police patrouillait déjà aux alentours du spot. « Ca sentait le roussi, mais « faut qu’ça tourne » : on pouvait pas se permettre de fermer le magasin un seul soir, on a des clients à satisfaire », confie « Akim » depuis la maison d’arrêt.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Au lendemain de son interpellation, un jeune homme, Sam, à peine majeur, le remplace derrière les poubelles placées devant le hall, « en cas d’arrivée de la police, pour les ralentir », explique-t-il. Cagoulé, lui aussi, il raconte avec une banalité déconcertante, rieur, comment il est parvenu à fuir la police lors de l’interpellation d’« Akim », « en balançant ces foutues poubelles par terre ! ».

Il semble hésitant, comme un jeune héritier, peinant à asseoir son autorité. « C’est moi maintenant, c’est plus « Akim », on fait comme je dis. Lui et moi on se parle tous les jours, wallah, frère, il me fait confiance », se défend-il lorsqu’un acheteur questionne ses nouvelles façons de faire.

« J’avais envie quand même au début de réussir, j’étais jeune et innocent encore » (Sam, dealeur)

Sam est « rentré dans le circuit », comme il dit, à douze ans, au collège. Français, fils de Congolais, il n’a jamais connu que son petit « tiékar » lillois, qu’il évoque fièrement. « Sisi, reprezent. On est al. Les congolais ch’tis ».

En sixième, il peine à suivre le rythme des cours. Sa mère l’élève seule, lui et ses trois petits frères. « J’avais du mal avec le français. Je suis pas trop lecture ni écriture. J’ai du mal à lire, et je suis pas du genre à dire ce que je sens… ça, on sait pas faire ici : on est dignes tu vois ? », poursuit-il.

« J’avais envie quand même au début de réussir, j’étais jeune et innocent encore. Mais j’avais honte de mes pompes. Je voulais de belles « Requins » comme tout le monde et une trousse, pour pas devoir demander des stylos tout le temps. C’est comme ça que j’ai eu de plus en plus de responsabilités et que j’ai fini dans le bain des gros poissons ».

 5000 euros de bénéfice par jour

Sa mère, confrontée à son témoignage, corrobore ses souvenirs. « J’ai demandé de l’aide, mais personne n’a écouté. À l’école, ils me lui mettaient des heures de colle, mais il n’y allait pas, ça ne servait à rien ».

Entre une heure de punition scolaire et une après-midi de « travail de rue », Sam choisit vite son camp. Pour lui, pas de doute, il était fait pour ça. « Je peux pas être enfermé toute la journée. Ici on discute, on est une clique. On vend de la drogue, certes, mais c’est familial : on fait griller des saucisses en été, on fait passer le temps en parlant de nos meufs, de nos daronnes. C’est mieux que des heures de colle quand même ». Et ça paie. « On a une bonne grille de salaires, dans le biz’ », s’amuse Sam.

 « Ici, on rêve tous d’un destin à la Pablo Escobar. Partir de rien et tout avoir. Niquer le système ! » (Sam, dealer)

« En étant guetteur, je me faisais 200 euros par jour les journées basses. Et c’est un poste de merde ! Quand t’es « fouteur de merde », que t’es chargé d’occuper les flics en roulant à toute vitesse en scooter dans la rue, tu te fais 300 euros dans l’après-midi, pour le risque ».

Difficile pour l’enfant qu’il est, frappé de plein fouet par la précarité, de ne pas saliver. Aujourd’hui, à la tête de la distribution, il encaisse à lui seul jusqu’à 5 000 euros de bénéfice par jour. « Ici, on rêve tous d’un destin à la Pablo Escobar. Partir de rien et tout avoir. Niquer le système, alors qu’il t’a niqué toute ta vie ».

Le fonds de commerce des dealers : la précarité

Son fonds de commerce ? Beaucoup de prostituées, pressées, qui travaillent près de là, et font une pause pour s’acheter un peu de « blanche », ou de « marron ». Pour la plupart surtout, des sans-abri, très jeunes pour certains, toxicomanes.

Une masse de précaires, dans laquelle on retrouve des ouvriers qui « s’offrent un petit plaisir pour décompresser », des travailleurs sociaux, rarement des cadres supérieurs. Ici, le marché vise surtout les plus pauvres, avec des possibilités d’achat facilitées pour celles et ceux qui font la manche, et arrivent avec tout un paquet de pièces rouges. La plupart des usagers fument la cocaïne, transformée en crack.

De 21 heures à 1 heure du matin, le bas de l’immeuble est entièrement occupé par le réseau. Plus aucun résident n’est d’ailleurs aperçu après l’heure du dîner. Personne ne descend ni ne monte. Le bloc semblerait presque inhabité, si quelques lueurs ne luisaient derrière les fenêtres.

 « Le souci est à l’école, c’est là que nos enfants se perdent. » (Asma, mère de famille)

« Qu’est-ce qu’on peut dire ? », interroge Asma, mère de famille habitant dans l’immeuble. « Ils nous laissent la journée, par respect pour nos enfants je pense. Beaucoup de ces petits cons sont des blocs voisins. Ils nous connaissent. Nous on vit avec, il n’y a jamais eu de problème jusqu’à maintenant. La police patrouille mais ne fait rien parce qu’elle attend toujours de démanteler tout le réseau », analyse-t-elle.

Pour elle, le problème est ailleurs. « On ne veut pas appeler la police ici de toute façon. Ici, elle nous fait peur. On lave le linge sale en famille. Le souci est à l’école, c’est là que nos enfants se perdent. » Une à deux fois par semaine, des forces de l’ordre sont déployées aux alentours pour des contrôles d’usagers. « Il faut aller à la racine du mal », s’emporte Asma.

 « L’école de Marianne doit donner sa chance à tous  » (Une enseignante)

« On m’a recruté au collège. Je voulais me faire de l’argent et j’avais un copain à l’école dont le frère dealait. C’est tout simple. Tous ici, on a jamais pris de drogue mais on la vend depuis qu’on est mômes ». Contrairement à « Akim », Sam est un vendeur de drogue qui méprise les drogués. D’ailleurs, au spot, à plusieurs reprises, il humilie les toxicomanes et déroule des injures à leur égard.

« On se sent comme une merde quand on vient acheter ici maintenant », s’exclame un héroïnomane en quittant le lien. Son ressentiment à l’égard de ses propres clients est un paradoxe de plus pour ce dealer sûr de la qualité de son produit sans jamais y avoir touché de sa vie.

Interrogée sur cette sorte de recrutement massif d’adolescents, une professeure de français d’un collège à proximité martèle : « L’école de Marianne doit donner sa chance à tous. Elle doit prendre en compte tous ses enfants, toutes les différences ». En dix ans d’enseignement, elle ne compte plus les élèves qu’elle a vu déserter ses salles de cours, peu à peu. Jusqu’au décrochage total, et finir par ne plus venir, récupérés par la « ‘ur ».

« Je les retrouve le soir en sortant de l’école, là où ils ne viennent plus, à côté du métro, à guetter. Oui, quelque part je comprends : ils ont trouvé leur place… ». Un terrible aveu d’échec, pour cette professeure qui accuse une « inaction politique » qui a « oublié les valeurs de l’école républicaine ».


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 Florence Tomasi