Peut-on encore parler d’une «classe ouvrière» ?

Quand il théorise la classe ouvrière, Karl Marx l’entend au sens d’un groupe d’ouvriers qui a conscience d’être un groupe unifié. Cette conscience de classe vient d’une identité ouvrière propre – avec ses chants, ses jeux, ses luttes historique – et d’une représentation unifiée autour des organisations ouvrières, comme FO aujourd’hui. Les ouvriers ont conscience d’exister, mais la classe ouvrière existe-t-elle encore vraiment ?  

 

La classe ouvrière c’est Marx et la lutte contre le capitalisme, c’est l’homme qui oeuvre au redéploiement de l’appareil industriel français après la Seconde guerre mondiale, ce sont les mineurs de Germinal. C’est surtout une classe en déclin. Selon l’Insee, en 1962, ils sont 7,4 millions, soit 39% de la population en emploi. Aujourd’hui, ils sont encore près de 6 millions, mais représentent un peu moins de 25% de la population active.

Une population peu visible : seules 3% des personnes interviewées dans les médias sont des ouvriers, contre 61% de cadres, d’après le baromètre de la diversité du Conseil supérieur de l’audiovisuel. Une sous représentation des ouvriers dans les médias mais aussi en politique. Si, en 1950, 1 salarié sur 2 était syndiqué, ce rapport n’est plus que de 1 sur 10 en 2000 selon la Dares. Le déclin des partis dits ouvriers en est la preuve : en 2002, Lutte Ouvrière obtenait près de 6% des voix au premier tour de l’élection présidentielle, en 2017 le parti de Nathalie Arthaud ne parvient même pas à dépasser les 1%.

Dans Ouvriers malgré tout, le sociologue Martin Thibault revient sur cette culture de classe. Il évoque la situation des jeunes ouvriers qui n’affichent plus avec fierté leur appartenance à la classe ouvrière, contrairement à leurs parents et grands-parents. « Ils racontent le temps qu’ils passent à se laver les mains en fin de journée pour ne pas porter les traces de l’ouvrier qu’ils sont. » Désormais, les ouvriers ne plus font la une que quand « des usines ferment ou quand on les accuse de voter Front national », pointe l’auteur.

On pense souvent que les ouvriers se retrouvent dans les partis de gauche. À tort. Contrairement aux propos de Gérard Filoche, membre du Bureau National du Parti Socialiste, qui déclarait en novembre 2016 sur France Info que « 70% des travailleurs […] votent à gauche », le premier parti chez les ouvriers est en réalité l’abstention. Selon les études du Cevipof sur les intentions de vote pour l’élection présidentielle, 42% des ouvriers choisissent l’abstention.

Légende : Évolution du vote ouvrier aux élections présidentielles de 2007 et 2012. Chiffres du Cevipof. 

La perte de terrain de la gauche dans le vote ouvrier est notable, comme l’explique le Cevipof en juin 2012. En 2007, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy était au coude à coude : 26% chacun. À noter que Jean-Marie Le Pen réalisait un score de 16% chez les ouvriers. Cinq ans plus tard, c’est Marine Le Pen qui était arrivée en tête du vote ouvrier avec 29%, contre 27% pour François Hollande et 19% pour Nicolas Sarkozy.