Que reste-t-il du syndicalisme en 2017 ?

Irréductibles syndicalistes ! De 30 % après guerre, ils représentent aujourd’hui moins de 10 % des salariés français. De la CGT ou de la CFDT, les syndiqués de 2017 ne perdent pas espoir et tentent toujours de défendre les salariés, chacun avec leur méthode.

Sur l’objet de leur existence – les droits des travailleurs – tous les syndicats de France sont d’accord. Sur la manière, le débat entre les deux principales organisations peut virer à la foire d’empoigne. Côté CGT, on « revendique » et on « lutte » ; côté CFDT, on « négocie » et on « fait des compromis ». « À la table des employeurs, on doit porter la parole des employés, avoir une vision sur les injustices. Quand vous êtes payés 1 090 € par mois, que vous finissez à 20h30 et que vous êtes poussés à travailler le dimanche, ce serait normal d’être payé à 1 700 € », s’indigne Pascal Grain, délégué syndical central CGT à Carrefour Market.

« Attirer les adhérents avec des petits fours ou des voyages, c’est une forme de prostitution. » (Caroline Glasser, syndicaliste à la CGT)

De son côté, Guy Laplatine, qui occupe la même fonction à la CFDT à Auchan, admet : « On doit trouver des solutions intermédiaires, faire jouer les rapports de force pour aller à l’accord avec les patrons. » C’est d’ailleurs ce qu’appréciait Catherine Vandromme, assistante sociale ancienne déléguée syndicale à la CFDT : « Le compromis, ce n’est pas se salir, c’est construire ensemble, envisager le monde du travail dans sa globalité. Le “tout blanc ou tout noir”, je n’aime pas. »  

« Positions fortes »

Pascal Grain (CGT Carrefour) lâche : « Sans intégrer un parti politique, je pense qu’il faut avoir des positions fortes pour aller au conflit avec les directeurs de magasins. » Selon lui, le vote Mélenchon est une tendance claire dans sa fédération. « Se syndiquer chez nous et être adhérent du Front national, c’est incompatible. On a déjà eu un cas, on l’a viré ! », exprime-t-il sans ambages. L’engagement peut s’étirer sur toute la vie, comme pour Guy Laplatine, de la CFDT Auchan. « On n’est pas syndicaliste par défaut. J’ai toujours été engagé. Je suis un post soixante-huitard passé par la Ligue communiste révolutionnaire dans les années 1980 et aujourd’hui au parti écologiste. »   

« On n’est pas syndicaliste par défaut. » (Guy Laplatine, délégué syndical CFDT à Auchan France)

Contrairement à nombre de nos voisins, le syndicalisme à la française est engagé, politisé si on veut forcer le trait. Ce qui forcément divise, rebute. Dans les pays scandinaves, le syndicalisme séduit plus de la moitié des salariés, en raison de sa fonction de service public (lire notre Creuser l’info : Syndicats : la France à la traîne). Ce n’est pas la conception qu’en a Caroline Glasser, syndicaliste à la CGT et employée au RSI de Lille. « Pour moi, le syndicalisme, ce n’est pas du clientélisme. Un syndicat n’a pas le rôle d’un comité d’entreprise. Attirer les adhérents avec des petits fours ou des voyages, c’est une forme de prostitution. Je préfère lutter pour les salariés. »

Jouer collectivement

CGT et CFDT dénoncent par contre le même écueil : le manque de conscience de leur pouvoir dans les entreprises. « On subit parfois le mépris de nos collègues, dénonce Caroline Glasser de la CGT, mais ils attendent qu’on les défende quand même. » Même remarque de Guy Laplatine, de la CFDT : « Les gens ne viennent vraiment nous voir que si nécessaire. Ils sont individualistes. »

« On subit parfois le mépris de nos collègues, mais ils attendent qu’on les défende quand même. » (Caroline Glasser, syndicaliste CGT au RSI de Lille)

Le syndicat, qu’il s’engage avec véhémence ou plus pacifiquement, c’est un collectif de salariés. « Quand j’ai adhéré à la CFDT, se souvient Catherine Vandromme, je voulais partager une réflexion sur mon métier, avoir un recul sur ce que je vivais au travail. » À la CGT, Caroline Glasser décrit également un attrait pour le « fraternel », la « solidarité ». Dans la même « maison », Pascal Grain se définit, lui, comme un « syndicaliste honnête ». « Quand je suis entré à Carrefour, j’avais des ambitions professionnelles dans la grande distribution, raconte-t-il. À 22 ans, j’ai pris à parti ma direction ; je me suis syndiqué. Je voulais que les salariés se sentent bien dans leur entreprise. » Résultat, pour le délégué syndical central de 57 ans : « Je n’ai pu évoluer que très peu dans ma carrière. Contrairement à d’autres, je n’ai pas un mandat pour avoir un mandat. »

Lendemains qui déchantent

Comment envisager l’élection du ou de la prochain(e) président(e) de la République ? « Quel que soit le candidat élu, on va se battre durement pour le maintien de nos droits dans une période de grand danger pour nos “conquis” sociaux », détaille Caroline Glasser de la CGT. Catherine Vandromme se rassure, elle, de la posture de son syndicat « réformiste » : « La CFDT est déjà en train d’anticiper la future présidence de Macron. Elle repère les points d’ancrage sur lesquels on peut s’appuyer et ceux qu’on peut remettre en cause. » Illustration de son collègue Guy Laplatine : « La cogestion entre le patronat et les syndicats : l’idée n’est pas mauvaise. Mais réduire les syndicats à un rôle de négociateurs de proximité, je pense que ça ne marchera pas. » Avec un bémol : dans le prochain quinquennat, le part des salariés syndiqués en France n’aura jamais été aussi faible depuis l’après-guerre.

Jérôme Hereng et Clément Bolano