Commis d’office : passion galère

Au tribunal de grande instance de Lille, les longues robes noires volent dans les couloirs. Souvent associé au prestige et à l’aisance, le métier d’avocat cache pourtant bien des difficultés pour les commis d’office.

Les bruits de pas pressés sur le carrelage résonnent dans le hall du premier étage. Au tribunal de grande instance de Lille, les avocats commis d’office passent d’une salle à l’autre. Tous les avocats, quelle que soit leur spécialisation, peuvent être désignés commis d’office par le bâtonnier. Des volontaires pour cette mission de service public inscrite dans la Convention européenne des droits de l’homme : « Article 6 : toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue équitablement, publiquement et dans un délai raisonnable, par un tribunal indépendant et impartial (…) ». Une fois chargé d’une affaire, l’avocat commis d’office ne peut pas refuser le dossier. Un engagement source de contraintes, mais indispensable à la société, aux yeux de Me Jean-Yves Moyart, 49 ans, qui travaille en parallèle dans un cabinet du Vieux Lille : « La commission d’office est essentielle pour les gens qui n’ont pas accès à une défense, c’est absolument primordial ! Ils sont tous défendus avec, parfois, énormément de talent ! »

Me Jean-Yves Moyart est avocat depuis 25 ans et continue de plaider en commission d’office. Photo P. DEWEZ

« Être commis d’office, ça coûte de l’argent »

Les audiences s’enchaînent, les dossiers s’empilent. « On a un agenda très chargé. Il faut jongler entre les différentes audiences et s’adapter », explique Me Gilles Lentz, 32 ans. Ce grand brun à l’air détendu est avocat depuis 5 ans et commis d’office tous les trois à quatre mois. « C’est le meilleur ! », glisse furtivement une collègue avant de disparaître dans l’un des trois ascenseurs de la salle des pas perdus.  

Devant le Palais de Justice, Me Jean-Yves Moyart ironise entre deux taffes de cigarette : « Être commis d’office, ça nous coûte de l’argent, c’est très mal payé ! » Une rémunération qui leur parvient parfois en retard. Le vent souffle sur le rabat blanc de sa robe. « Quand je suis payé 80 euros le dossier, ça ne rembourse pas les trois heures que j’ai passées dessus, ni le trajet que j’ai fait pour rejoindre mon client. » Les visites à ses clients l’amènent régulièrement à se rendre en prison. « C’est un truc auquel on ne s’habitue jamais. »

Les commis d’office peuvent être appelés, entre autres, pour des affaires de vol, d’escroquerie, de violence, de meurtre ou encore de viol. Sur son compte Twitter, Me Jean-Yves Moyart raconte son quotidien à ses 46 000 followers.

Une question de conscience

La justice manque de moyens, et les dossiers pour lesquels les avocats sont commis d’office n’échappent pas aux problèmes habituels : « Par exemple, lorsqu’on défend quelqu’un, on a besoin d’une copie des procès verbaux. Parfois il n’y a pas de greffier, donc on n’a pas les copies. », explique Me Gilles Lentz. Pour lui, ce n’est qu’un maillon de la chaîne de plus qui saute. Il manque non seulement des greffiers, mais aussi des policiers : « Sans escorte, le prévenu ne peut pas se rendre à l’audience… et tout est décalé », déplore l’avocat, qui voit encore passer des affaires datant de 2010 devant le juge.

« On se bat pour des valeurs. Tout justiciable mérite un avocat. » (Me Ludivine D.)

Le métier d’avocat est, pour beaucoup, une vocation qu’il ne voie pas sans la commission d’office : « J’aime le pénal et l’humain ; le droit des mineurs, l’assistance éducative où les enfants sont en danger… C’est un beau métier, il ne faut pas être défaitiste », conclut Me Yannick qui a repris son travail d’avocat depuis neuf ans, après un “break” à l’étranger.

Chignon serré et rouge à lèvre impeccable, Me Ludivine D. est avocate depuis 2011. Cette trentenaire souriante s’est spécialisée dans le droit du travail mais reste volontaire pour les commissions d’office. Pour décrire son quotidien, un seul mot : « Le combat. Non pas pinailler en audience, mais trouver un réel accord. On se bat pour des valeurs. Un justiciable a besoin d’un avocat. »

Manon Cruz et Pauline Dewez