Le handicap mental, un frein invisible dans la recherche d’emploi

En France, 500 000 personnes handicapées sont inscrites à Pôle emploi. Dans le secteur privé, leur insertion est difficile. Malgré l’obligation d’embaucher 6 % de handicapés, les employeurs craignent une perte de temps et d’argent. Dans les organismes spécialisés, le manque de moyens soulève l’indignation des familles et des associations.

Augustin rêve de travailler à l’Élysée. En attendant, il fait ses armes dans le restaurant lillois de Clément Marot, « Chez Clément ». Le jeune homme de 30 ans fait partie des anciens du restaurant ; il y assure le service et l’accueil depuis maintenant dix ans. L’employé est atteint d’un handicap mental reconnu à 30 %. Il travaille à raison de 30 heures par semaine, « du lundi au samedi. Il vient tous les matins de 10h15 à 15h, et il revient le soir de 19h à 20h. Sauf les vendredi, samedi soir et dimanche. »

Augustin a pu être inséré grâce à une formation en IMPro (Institut médico-professionnel) à Wattignies. Après avoir intégré un centre d’aide par le travail (Cat), où des personnes handicapées sont embauchées pour travailler à leur rythme et selon leurs possibilités, il a préféré « être encadré par des vrais professionnels. En Cat, on n’est pas assez payés », affirme-t-il.

Pas la volonté d’embaucher des personnes handicapées

La tâche n’a pas été des plus simples. Isabelle, la mère d’Augustin, a aidé son fils à chercher un emploi «en milieu ordinaire » à la fin de son inscription à l’Ime de Dunkerque, « vers ses 20 ans ». Sans succès. Les employeurs « n’avaient pas la volonté d’embaucher des personnes handicapées ».

Intégrer le milieu ordinaire se révèle compliqué. Clément Marot pense que travailler en tant que salarié lambda a aidé Augustin à « maigrir, s’ouvrir davantage, prendre moins de médicaments ». Mais gérer un salarié handicapé prend du temps, de l’énergie et coûte de l’argent à son employeur. Les charges sont conséquentes et les compensations trop faibles, pour Clément Marot. La reconnaissance de la lourdeur du handicap (qui permet d’obtenir les compensations) n’existe que dans les milieux protégés (Esat, Ime – Institut médico-éducatif –, etc) et pas en milieu ordinaire. Aujourd’hui, « l’aide est minime par rapport au travail rendu », estime-t-il.

Mais le restaurateur est prêt à faire l’investissement. Par amour de la transmission du métier plus que par engagement : « C’est un sujet qui me tient à coeur. Quand j’ai rencontré Augustin, j’ai trouvé en lui une passion que j’ai eu envie d’accompagner.» Une passion qui a permis à son protégé de rencontrer François Hollande après un concours culinaire et de médiatiser son parcours chez le restaurateur lillois.



Manque de moyens financiers et humains
Toutes les personnes touchées par des déficiences n’ont pas la chance de s’insérer aussi rapidement qu’Augustin. Michelle Robert a trois enfants : Virginie, Virginia et Daniel. Tous présentent des déficiences mentales. Ce n’est que trois ans après sa sortie d’Ime que Virginie a obtenu une place en Esat (établissement et service d’aide par le travail, le nouveau nom des Cat) en cartonnerie-papeterie.

«Les handicapés représentent une très lourde charge pour les entreprises car les gens ne sont pas formés pour travailler avec eux » (Michelle Robert) 

L’association « Les Papillons blancs » pointe régulièrement le manque de places disponibles en Esat. En cause, le manque de moyens d’accueil. L’Esat est parfois la seule solution, quand le handicap est trop important pour obtenir un emploi « ordinaire ». Si Mme Robert et sa fille sont satisfaites de cette solution qui permet à Virginie d’être relativement autonome, sa mère pointe tout de même des défaillances dans ce genre d’établissements.

« Les handicapés représentent une très lourde charge pour les entreprises car les gens ne sont pas formés pour travailler avec eux. Par contre les éducateurs se plaignent de la même chose en Esat alors qu’ils sont formés pour s’adapter au rythme de travail des personnes qu’ils encadrent…»
L’ajout de moyens financiers et humains pour l’intégration en entreprise ordinaire est donc l’une des revendications majeures. Après un Bep en bioservice, Daniel, le benjamin de la famille Robert, n’a pas eu la possibilité d’être suivi par un tuteur au sein de son emploi dans la restauration. Il était laissé en totale autonomie, parfois avec un apprenti sous sa responsabilité malgré la reconnaissance de son statut de travailleur handicapé. Le manque de dialogue avec sa direction et le stress accumulé l’ont poussé à une tentative de suicide, puis à un arrêt maladie, conclu par un licenciement pour faute.

Des propositions superficielles
En matière de handicap, les chantiers sont nombreux. Celui du travail a poussé les candidats à l’élection présidentielle à émettre quelques propositions. Contactée au lendemain du premier tour, l’Unapei (Union nationale des associations de parents, de personnes handicapées mentales et de leurs amis) n’a pas souhaité commenter les programmes d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen en matière d’accès à l’emploi pour les personnes handicapées.

Les deux candidats proposent  une revalorisation de l’AAH (Allocation aux adultes handicapés). Celle-ci est aujourd’hui de 800 euros, mais son montant est, comme le RSA, modulé en fonction des revenus de l’allocataire. De quoi décourager certaines familles dans la recherche d’emploi déjà difficile.

Emmanuel Macron avance pour sa part la nécessité de développer le tutorat en entreprise afin de mieux accompagner la personne handicapée et de « développer la coopération entre Pôle emploi, les associations et les organismes de formation ». Si la première proposition entend répondre aux besoins soulignés par les « Papillons Blancs », la seconde n’est pour l’instant qu’une déclaration d’intention.

« Les idées, même si elles peuvent être bonnes à la base, perdent de leur efficacité à l’application. Il y a beaucoup d’argent perdu » (Michelle Robert)

Marine Le Pen table elle sur des « campagnes de sensibilisation à la lutte contre les discriminations », notamment à l’embauche. La candidate évoque aussi en interview une revalorisation des aides aux employeurs pour l’adaptation des postes des personnes handicapées et des moyens supplémentaires aux MDPH, sans proposer de montants.

Michelle Robert, tout comme Isabelle Bellettre, la mère d’Augustin, avoue ne pas s’être penchée sur les programmes des candidats: « Les idées, même si elles peuvent être bonnes à la base, perdent de leur efficacité à l’application. Il y a beaucoup d’argent perdu. Je n’ai pas lu les brochures ou les programmes, je préfère m’occuper de mes enfants sur le terrain. »


La souffrance au travail vous interpelle ? Lisez nos articles « Des maux à dire »


Fanny Evrard et Maïlys Khider