Whirlpool 1/2. Petites histoires d’une grande usine

VU DE WHIRLPOOL. Les « Whirlpool » depuis une semaine, tout le monde les connaît. Le 24 janvier, ils ont appris que leur usine était condamnée : la production de sèche linge part en Pologne en juin 2018. Pour les 286 salariés, le quotidien est devenu un mélange d’incertitude et de colère. Un quotidien où le rapport au travail a complètement changé.

 


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48 ans. C’est l’âge moyen des ouvriers de Whirlpool. Beaucoup ont passé plus de la moitié de leur vie à travailler dans cette usine. Alors le 24 janvier, l’annonce de la fermeture a été un choc pour eux. « Ça a été brutal. Ils venaient de nous souhaiter les vœux, et là, ils nous balancent qu’ils vont fermer la boîte, sans aucun tact. Il y avait un silence complet, comme si quelqu’un était décédé. » raconte Tonio. Whirlpool, c’est 286 salariés, presque autant d’intérimaires et une centaine de sous-traitants. Pour chaque personne qui se retrouvera au chômage, c’est tout un entourage impacté.   

Tonio, 25 ans d’ancienneté : La direction nous a convoqué : « ‘Beh écoutez Whirlpool ferme en 2018’. D’abord on s’est dit que c’était une mauvaise blague » Photo : J. DUTEUIL

« C’est devenu plus qu’un travail »

Depuis trois mois, le travail a pris une part croissante dans la vie des ouvriers menacés. « C’est devenu plus qu’un travail, même le week-end on en parle. » explique Philippe, inquiet et énervé. Pas loin, sa femme ajoute « Ça a un impact sur notre couple. Je suis intérimaire, je n’ai pas de boulot fixe alors s’il se retrouve au chômage, pour payer les crédits ça va être un petit peu dur. » Ils sont nombreux à évoquer les emprunts ou les études des enfants. Au delà des inquiétudes liées à l’argent, il y a les relations avec l’entourage. « Pour le petit c’est dur aussi, il voit son père déprimé. Il a 13 ans, il comprend la situation, il sait que le chômage va arriver. » 

Depuis l’annonce de la fermeture, une psychologue du travail vient régulièrement à l’usine. Patrick est allé la voir plusieurs fois. Il a craqué après la dernière réunion avec la direction. « J’ai commencé à ne plus dormir, puis à être violent », il est en arrêt maladie depuis trois semaines pour dépression. Parler lui a fait du bien mais ce n’est pas suffisant. 

« Sex-linge » : Whirlpool faiseur de couples

A Whirlpool, il n’y a plus d’embauche en CDI depuis la fin des années 1990. Les plus « jeunes » ont 19 ans d’ancienneté. « On se connaît tous, c’est une deuxième famille, une deuxième maison ici », Olivier, dit Bouboule, travaille là depuis 23 ans. Whirlpool a même créé des couples. Corinne rappelle en rigolant que quand la production de sèche-linge est arrivée, à la fin des années 1990, ils les appelaient les « sex-linge ». C’est d’ailleurs au travail qu’elle a rencontré son premier mari, le père de son fils aîné.

Corinne et Véronique, 25 et 27 ans d’ancienneté « On a eu un parcours toutes les deux qui fait qu’on se dit qu’il y a pire. » Photo : J. DUTEUIL

Pour d’autres, l’histoire dure encore. Il y a Pascal et Marie-Madeleine. Elle est déjà à la retraite mais vient soutenir son mari et ses anciens collègues. Elle les a accompagnés à Paris le 18 avril quand ils sont allés manifester. Whirlpool, elle y  a passé 31 ans, son mari 40. Il y a aussi Evelyne et Patrice. Pour eux, l’annonce de la fermeture a une « signification particulière ». Ils se sont mariés en 2006 et depuis leur rencontre à l’usine, dix ans auparavant, ils font tout ensemble. « On vit ensemble, on bosse ensemble […] on a appris la moto et passé le permis tous les deux ». Evelyne le précise : s’il faut vendre quelque chose ce sera la maison, pas la moto. Malgré tout cela, le temps n’est pas à l’apitoiement. « Il faut être positif. On a eu des moments plus compliqués. »

 

« Il faut être positif »

« Être positif » c’est la rengaine de Corinne et Véronique. « Nous ça va. De toute façon on n’aura pas le choix alors si on commence à se démonter maintenant… » Toujours souriante, Corinne préfère l’humour à la déprime. Elle raconte en rigolant qu’à la manifestation de Paris, elle est allée se faire prendre en photo entre deux CRS en leur disant : « Vous savez pourquoi je veux prendre une photo avec vous ? J’aime les hommes qui sourient ! » La fermeture de l’usine ? Elle en parle avec sa mère mais pas plus. Véronique renchérit « On y pense mais le week-end on a autre chose à faire ». Toutes deux ont dû combattre un cancer du sein. Alors « l’important c’est d’avoir la santé ».

Corinne avec les CRS « On est gentils nous, les Whirlpool ?! On frappe pas ! ». Photo : Véronique

Avec une moyenne d’âge à 48 ans, les perspectives d’avenir sont plutôt sombres. Surtout dans une région très touchée par la désindustrialisation. « Qu’est ce qu’on va devenir ? À 50 ans, on ne retrouve pas du boulot facilement. »  Cette interrogation de Philippe résume l’état d’esprit de ses collègues. Un repreneur ? Ils n’y croient pas vraiment. Qui voudrait de 286 ouvriers usés par des années de travail à la chaîne ? Beaucoup ont des diplômes qui ne sont plus reconnus. Ce qu’ils veulent maintenant, c’est parler argent, négocier les primes de départ. « Ils nous laissent dans l’ignorance, c’est stratégique », Alain explique la stratégie d’usure mise en place par la direction qui refuse toujours de négocier les primes de licenciements. « On va avoir des jobs précaires. Il nous faut de quoi vivre dignement jusqu’à la retraite. » réclame Tonio. Encore flou, le « Plan de Sauvegarde de l’Emploi », ou plan de licenciement, doit être signé en juin 2017. Après cela, les Whirlpool devront encore travailler un an jusqu’à la fermeture.

Dune Froment

Propos recueillis par Dune Froment et Joséphine Duteuil