Whirlpool 2/2. L’énergie du désespoir

VU DE WHIRLPOOL. Récit. Ils voulaient « donner l’exemple ». Les ouvriers de Whirlpool sont désormais un symbole, et les personnages d’un des épisodes les plus marquants de l’entre-deux tours. Mais au-delà de la confrontation des candidats, les salariés de l’usine de sèche-linge menacée de fermeture poursuivent surtout une lutte du quotidien éprouvante, commencée il y a trois mois. Sans vrai espoir d’être sauvés.

 


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Lundi 24 avril. Il fait encore nuit quand les ouvriers installent le piquet de grève. Des feux dans des bidons métalliques, un grand barnum, des pneus entassés au milieu du parking. « Pas des Goodyear ! » plaisantent-ils, un peu amers, « On n’en a plus, ici ». Ils ont raccroché les banderoles des manifestations précédentes : « PSE Whirlpool : trois mois déjà ! Et que du blabla », « Pôle emploi, t’as de beaux vieux tu sais ! », et le fameux cercueil en carton peint en noir et barré d’un « Whirlpool a tué 286 emplois à Amiens ». Au-dessus, les quatre drapeaux de l’intersyndicale flottent dans le vent. « On a réussi à accrocher les mêmes au-dessus de l’accueil de l’usine », s’amuse François Gorlia, délégué CGT. À la place du logo de la firme, et des étoiles de l’Union Européenne.

« Sauver Willy »

Il y a trois mois, jour pour jour, les ouvriers apprenaient la mort de leur usine. Délocalisation vers Lodz, en Pologne, où on fabrique aussi des sèche-linge, avec des salaires trois fois plus bas. Les manifestations à la Défense et les courriers envoyés « en recommandé, donc en mains propres » aux onze candidats à l’élection présidentielle n’y ont rien changé. Sur la promesse d’un repreneur comme sur les conditions de départ, le flou persiste. « Les salariés nous ont dit de faire quelque chose de fort, parce que ces trois mois de réunions avec la direction, ça ne donne rien », résume François Gorlia. « On les a pris au mot. » L’intersyndicale avait bien informé la direction de la grève, mais l’a commencée trois jours avant la date annoncée. Histoire de bloquer les camions de livraison, en prenant tout le monde de court. Sur le parking, un routier roumain leur sourit depuis sa cabine. Il restera là jusqu’au lendemain.

Lundi 24 avril. Pour le premier jour du blocage, François Gorlia est arrivé à 4h. « Ça ne va pas se fermer tranquillement. C’est ce qu’ils voudraient, mais il s’est passé quelque chose dans la tête des gens. On est là aujourd’hui, et on va continuer. » © J. DUTEUIL

Les contacts avec la direction arrivée pendant l’hiver se durcissent. Les nouveaux dirigeants, à l’image d’un directeur des ressources humaines « jamais descendu dans les ateliers, même pour la nouvelle année », sont décrits comme très distants. Et intraitables quand l’intersyndicale cherche à négocier les conditions de départ : la demande est prématurée. Chez Whirlpool, la moyenne d’âge est de 48 ans, et les survivants ont passé l’essentiel de leur carrière dans l’entreprise. 286 salariés (et presque autant d’intérimaires) sont menacés. « En tout état de cause, il faut qu’ils paient pour l’usure des bras des gens », s’inquiète François Gorlia. « Qui va embaucher des gens de 50 ans avec les bras cassés ? » Au terme du deuxième jour de grève, les drapeaux des syndicats sont décrochés des mâts, et un courrier est transmis aux salariés avec un ultimatum : aucune discussion n’aura lieu sans une reprise immédiate du travail.

Sur la route d’Abbeville, qui relie l’usine au centre d’Amiens, les automobilistes sont nombreux à baisser leur vitre pour crier des encouragements. © J. DUTEUIL

Sans grand impact. Les ouvriers, imperturbables, continuent à distribuer aux automobilistes des tracts en faveur du sauvetage de l’usine – « sauver Willy », plaisantent-ils. Dans le département, où le chômage dépasse les 11 %, le choc des fermetures se répète au point d’en devenir habituel. La blessure de Goodyear est encore fraîche. En 2015, l’usine de pneus d’Amiens Nord fermait ses portes au terme d’une confrontation violente, laissant 1 173 salariés sans emploi. « Mon frère travaillait chez eux », raconte Tonio, ouvrier chez Whirlpool depuis 25 ans. « Il a cherché du boulot pendant cinq ans, mais à chaque fois il était trop vieux, ou son diplôme ne correspondait plus. Il a signé un reclassement chez Dunlop, en acceptant les conditions de travail contre lesquelles il avait lutté chez Goodyear. Et aujourd’hui chez Dunlop, ils commencent à parler de licenciements. » Attirée par les klaxons, une riveraine s’aventure dans l’allée. Elle ne connaît pas les ouvriers, mais veut leur témoigner son soutien. « Vous savez, en ce moment on se sent tous précaires. Partout où on est. » C’est la première fois qu’elle descend la route jusqu’à l’usine.


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Deux candidats sur le parking

Elle n’est pas la seule. Par un hasard de calendrier, le blocage des ouvriers coïncide avec la bataille de l’entre-deux tours. François Ruffin, réalisateur de Merci Patron et enfant du pays, désormais candidat Insoumis aux élections législatives, passe chaque midi « manger sa merguez » avec les grévistes. Il assiste sans surprise au défilé des politiques.

À commencer par le FN. Mardi 25 avril, plusieurs militants descendent de voiture avec des tracts. Un ouvrier les interpelle : « Il faut qu’elle vienne, Marine. » « Oui, on l’attend ! », renchérit une de ses collègues. Le lendemain, les militants reviendront avec des croissants et une candidate radieuse, que les ouvriers accueilleront avec chaleur. Pas tous, pas même la majorité, mais beaucoup souriront sur les selfies qu’elle propose dès son arrivée. Lui serreront la main, et la guideront sous le barnum pour le verre de l’amitié.

Plus de protectionnisme économique : c’est la proposition du Front national la plus mise en avant sur les tracts « Marine s’engage à sauver Whirlpool », distribués aux ouvriers. © J. DUTEUIL

« Nous, jusqu’ici, on est venu beaucoup. Six fois depuis l’annonce de la fermeture », souligne Éric Richermoz, secrétaire départemental du parti dans la Somme. « Ce n’est pas le fait que Macron ou Marine viennent qui permet aux ouvriers de payer leurs crédits immobiliers. C’est le fait qu’ils s’engagent ou pas. » Pourtant, lors de sa visite, la candidate frontiste ne rencontrera pas les syndicats, et n’annoncera pas de mesures précises. Dans le cercle qui s’est formé autour d’elle, une ouvrière revendique le fait de voter FN depuis ses dix-huit ans, « même si ça doit choquer ». D’autres prévoient simplement d’accorder leur vote au FN parce que « c’est toujours mieux que de voter Macron. »

« Personne ne lui serrera la main, ici. » L’atmosphère est électrique quand Emmanuel Macron arrive sur le site. Il parviendra malgré tout à débattre pendant 45 minutes avec les ouvriers. Tendus, mais civils. © J. DUTEUIL

Personne ne digère le silence du candidat d’En Marche !. « C’est un gars d’Amiens et il ne défend personne ! », s’emporte Philippe, « Beaucoup sont remontés contre lui. » À ses côtés, Tonio ironise : « Ils ont changé les panneaux sur la route ces derniers temps, on n’y comprend plus rien. Il a dû se perdre ! » Pour eux, le candidat arrive trop tard. Et ses projets de formations pour requalifier les ouvriers au chômage ne convainquent pas. « Je suis dans la métallurgie depuis 24 ans, et j’ai toujours fait ça : visser, visser, visser », sourit François Gorlia. « Vous pensez que je vais faire de l’ordinateur ? »

Surtout, le passage d’Emmanuel Macron par les banques d’affaires, soigneusement souligné par Marine Le Pen, réveille de manière peu opportune le souvenir des actionnaires du groupe Whirlpool, dont les dividendes ont augmenté au moment-même de l’annonce de la fermeture d’Amiens. Personne ne semble vraiment penser en termes de gauche et de droite. Pour les ouvriers aux prises avec les « Plans de Sauvegarde de l’Emploi » et la compétitivité horaire, on est surtout plus ou moins libéral, plus ou moins « dans le système ». À ce titre, Marine Le Pen séduit – du moins tant qu’elle conserve sa position d’outsider.

« Elle va fermer, notre usine, on le sait »

Peu d’ouvriers rêvent pourtant d’une présidente FN. Beaucoup vont « essayer Marine » – l’expression revient sans cesse – faute de mieux. D’autres s’y refusent encore, comme Juan, qui maintient : « Macron ne me représente pas, Le Pen encore moins. Je vote “contre”. » Ils se font peu d’illusions : Marine Le Pen n’empêchera pas la fermeture, parce que personne ne le peut. Didier, 59 ans, qui reste là « pour soutenir les copains », même si lui-même sera bientôt à la retraite, soupire : « Qu’est-ce que vous voulez qu’elle fasse ? Whirlpool, c’est une entreprise américaine. Elle ne sauvera personne. »

Au piquet de grève, le t-shirt « Whirlpool fabrique des chômeurs » est partout . Chaque salarié en a reçu un, mardi 18 avril, en partant manifester à la Défense devant le siège français de l’entreprise. © J. DUTEUIL

Les débats laissent vite place à l’impuissance : pour les ouvriers d’une firme étrangère, le nom sur le bulletin de vote ne change pas grand chose. François Gorlia s’est rendu en Pologne, avec l’équipe d’Envoyé Spécial, devant l’usine à laquelle la production de sèche-linge va être transférée : « Je suis tombé là-bas sur une personne qui m’a dit : « ça ne vous gêne pas que je vous vole votre boulot ? » Je lui ai répondu que ce n’est est pas lui qui nous volait notre boulot. C’est le groupe Whirlpool et ses actionnaires. Et à ce moment-là, il a ajouté que d’après ce qu’il a entendu, d’ici trois ou quatre ans leur usine à eux aussi partira, plus à l’Est ou en Afrique. Là où la main d’oeuvre est moins chère. »

« On est surtout là pour le symbole. On n’est pas les premiers. Si on pouvait être les derniers, au moins… » Le 26 au soir, alors que les derniers journalistes s’en vont, les ouvriers, encore surpris par l’ampleur qu’a pris l’évènement, résument la journée par un : « On a l’opinion de notre côté, maintenant », mais restent lucides : les temps changent, et ils n’y peuvent rien, alors ils luttent pour une contrepartie financière suffisante. De quoi atteindre la retraite sans angoisse, et partir la tête haute.

Mercredi 26 avril. L’averse chasse les derniers journalistes. Tonio, dit « le Ch’toine », ramasse la bonnette d’un micro oubliée sur le parking. © J. DUTEUIL


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Joséphine Duteuil

Propos recueillis par Joséphine Duteuil et Dune Froment