Les montagnards du nord

Vestiges de l’exploitation minière entamée dans les années 1850 à Loos-en-Gohelle, les deux terrils jumeaux sont devenus les monuments phares de la ville. Sur leurs pentes de cailloux noirs, scientifiques et agents municipaux s’activent pour les préserver et leur donner vie.

 

À 186 mètres d’altitude, les deux plus hauts terrils d’Europe se font face à Loos-en-Gohelle, commune rurale au nord de Lens. Ces tas de pierres stériles rejetées des mines qui ont fait vivre la région pendant plus d’un siècle sont devenus incontournables. « Ce milieu n’était pas forcément apprécié au début. Les terrils étaient vus comme des éléments négatifs. Maintenant, c’est une fierté ! », explique Vincent Cohez, responsable du pôle scientifique et technique de l’association Chaîne des terrils, labellisée Centres permanents d’initiatives à l’environnement (CPIE). Un aboutissement pour cet amoureux des terrils depuis l’enfance.

Bertrand Crombeke est responsable technique à la mairie de Loos-en-Gohelle. Son équipe et lui interviennent sur les terrils où la nature a repris ses droits. « On fait une à deux tontes par an, on débroussaille le long des allées… Parfois il y a des urgences, comme des branches qui ont chuté », explique-t-il. L’équipe de trois agents reste attentive au territoire dont elle s’occupe : « On m’a appris à reconnaître certaines plantes, à repérer au maximum les espèces », raconte Bertrand Crombeke. Une formation dispensée par la Chaîne des terrils consultée par la mairie pour gérer le site minier. Les scientifiques émettent des propositions de plans de gestion de l’espace naturel, et Bertrand Crombeke agit sur le terrain. « Ils sont les yeux du terril », ajoute le responsable qui leur accorde visiblement toute sa confiance.

Une passion, un métier

« On a tous une jambe plus courte que l’autre à force de faire des tours ! », plaisante Vincent Cohez, le sourire cerné d’un bouc poivre et sel. « Quand on étudie les oiseaux, chaque matin on fait dix kilomètres. On est les montagnards du nord ! » Les membres de cette association sont tous les jours sur les terrils. Scientifiques, naturalistes, guides, chargé de patrimoine… ils sont onze salariés à apporter leurs connaissances pour sensibiliser à l’environnement et développer la réserve naturelle que sont les terrils. Un métier de passionné choisi, il y a 25 ans, par Vincent Cohez. Ce quadragénaire est très attaché à ce qui est devenu son lieu de travail : « Quand j’avais cinq ans, mon grand-père m’emmenait voir les terrils. J’y suis allé le jour de mon mariage ! Parfois je monte sur les terrils la nuit pour voir les lumières de la région… », raconte-t-il. Sur les deux montagnes noires teintées de verdure, plus de 450 espèces cohabitent, dont cinquante protégées. « On fait en moyenne une découverte par an », précise Vincent Cohez.

 

© P. DEWEZ

Les naturalistes baguent les oiseaux pendant les migrations, observent la pollinisation par les insectes… Dans ce milieu uniquement minéral, le sol de cailloux noirs réagit différemment au soleil. Des espèces végétales méditerranéennes, des lézards qui paressent sur les pierres : la chaleur qui monte de la combustion lente des résidus de charbon crée un milieu très particulier… Chaque année les scientifiques de l’association établissent un diagnostic écologique : une liste précise des espèces présentes sur le site. Armés de leurs jumelles et autres outils, les quatre scientifiques vivent au rythme des êtres vivants du terril, observent et étudient l’évolution de ce milieu insolite né des profondeurs, quitte à y passer la nuit.

De belles histoires naturelles

En se baladant sur les sentiers aménagés des terrils, il est possible de faire une pause à l’ombre d’un ancien « briquet » – casse-croûte – de mineur : un pommier, ou encore un figuier. « Le mineur mangeait une pomme, et hop ! », explique Bertrand Crombeke. Le trognon est embarqué avec le minerai et déversé avec les résidus. Une fois enfoui dans le mont de pierres, les pépins font émerger des arbres fruitiers. « Un ancien mineur les a tous répertoriés ! », indique Vincent Cohez, et bientôt, de petites affichettes signaleront ces arbres miraculeusement surgis de l’obscurité des galeries.

Ces montagnes attirent plus de 200 000 visiteurs par an, venus de toute l’Europe pour arpenter les monts en parcours libre aidé de signalétique ou guidé par les membres de l’association. Cette affluence force la Chaîne des terrils à trouver des solutions pour accueillir le public sans effet négatif pour le site, mais constitue une certaine satisfaction. Un travail de fourmi, un travail de Titan pour faire de ces « verrues industrielles » une richesse scientifique et touristique, classée par l’Unesco au patrimoine mondial de l’humanité.

© P. DEWEZ

Pauline Dewez