« Je suis sans-papiers, je n’existe pas »

Dans le bâtiment, la restauration, sur les marchés : les travailleurs sans-papiers sont partout, et pourtant invisibles. Sous-payés, privés de droits sociaux, certains se mobilisent pour crier leur colère contre l’indifférence, malgré l’angoisse du quotidien.

 

Hicham* est un ouvrier du bâtiment, installé à Villeneuve-d’Ascq, en banlieue lilloise. Pour 80 euros par jour, 150 quand il est déplacement, pendant une dizaine d’heures, il repeint, décore, rafistole la tuilerie, dépose la laine de verre. Jusque-là, rien d’extraordinaire. Sauf que depuis sept ans, Hicham vit et travaille en France sans-papiers. Et il n’en est pas à son premier job. Avant d’assurer bénévolement la sécurité de la braderie, une fois par un an, pour le compte de la mairie de Villeneuve-d’Ascq – moyennant des cartes cadeaux de 60 euros -, il a vécu quelques mois de sa passion à Dunkerque : la marine marchande. Sur son chantier, il se partage avec ses deux ou trois collègues la somme de 2 000 à 3 000 euros par mois, en cash. Assis derrière lui dans le local d’un groupe de soutien aux sans-papiers, Yazid*, Algérien comme lui, commente la situation de son ami : « Sans papiers, au noir, il a de la chance. » Hicham le concède lui-même : son patron est « plutôt sympa ».

 

Omerta sur le travail clandestin

Yazid, lui, considère qu’il n’a pas eu autant de chance. Il se souvient encore de sa date d’arrivée en France : le 15 mars 2015. Un mois après, son visa expiré et ses deux demandes d’asile déclinées, il doit travailler dans l’illégalité pendant plus d’un an et demi, avant de se marier à une Française. À Roubaix, Lille, Lens ou encore Douai, il vend des chaussures pour femmes puis des articles de bazar sur les marchés. Son deuxième patron, qui le paie 40 à 50 euros par jour, pour jusqu’à onze heures de travail, ne laisse rien passer. « Le sans-papiers, que ce soit sur les marchés ou dans une entreprise, travaillent à moitié prix, sans assurance, avec des harcèlements de patrons », raconte-t-il. Lui-même a reçu des « insultes ». De son expérience sur les marchés, Yazid garde un souvenir amer : les patrons, eux « sont juste là pour compter les sous ». « C’était en quelque sorte du travail forcé », se souvient-il. Et il n’était pas le seul : « La plupart de ceux qui travaillent dans les marchés sont des sans-papiers. » Un secret de Polichinelle, selon lui : « Tout le monde le sait, les contrôleurs, l’Urssaf [Union de recouvrement des cotisations de sécurité sociale et d’allocations familiales], la police. »

« Travailleurs clandestins : la moitié des employés de la restauration, 95 % du BTP »

Pourtant, l’État ne semble pas s’en préoccuper. « Si les lois qui interdisent le travail clandestin s’appliquaient, l’économie du pays s’écroulerait », affirme Marie-Cécile Plà, auteure de l’ouvrage Les Papiers, le combat de la dignité (2014). Car des pans entiers de l’économie reposent sur les travailleurs illégaux, explique l’éducatrice spécialisée, engagée depuis longtemps à leurs côtés : « Il y a la moitié [des employés] de la restauration, 95 % du BTP, l’aide aux personnes ça doit être la moitié. » C’est pourquoi elle se fait peu d’illusion sur les deux candidats à l’élection présidentielle, entre « l’ultralibéralisme » d’Emmanuel Macron qui « s’en fout des immigrés » et veut « casser le Code du Travail », et le discours de fermeté de Marine Le Pen qui « fait semblant de vouloir les chasser », mais n’en fera rien, « parce qu’elle sait que l’économie s’écroulerait. » « Chacun cherche ses intérêts, employeurs comme sans-papiers », renchérit Bacar*, engagé au sein d’un mouvement lillois de soutien aux sans-papiers.

Les « lutteurs » face à l’« enfer »

 

Chaque semaine, les sans-papiers manifestent pour réclamer leur régularisation © L. GUEDJ

 

Bacar fait partie des « lutteurs », comme il aime les appeler, ces sans-papiers qui s’organisent collectivement, soutenus par d’autres acteurs de la société civile. S’il a renoncé à chercher un emploi depuis qu’il n’a plus ses papiers, il connaît la situation du travailleur clandestin, qui « ne peut pas revendiquer ses droits », « va faire des heures de fou », sans être « payé comme les autres » ni « pris en charge » en cas d’accident, et sans pouvoir « [cotiser] pour sa retraite. » « Le travail de quelqu’un qui n’a pas les papiers, c’est de l’exploitation », tranche-t-il. Même en dehors du travail, l’« enfer » du quotidien, la « peur permanente » d’être dénoncé ou contrôlé laissent peu de répit, ajoute son camarade Anouar*. « Quand on n’a pas de droits, on est une proie facile », pointe Marie-Cécile Plà. Face à cette réalité, certains ressentent la lutte comme un devoir : « Je suis passé par le même parcours, j’ai vécu ces sentiments-là, donc je ne peux pas oublier d’un jour à l’autre », s’émeut Yazid, lui aussi membre actif du mouvement lillois.

« Quand on n’a pas de droits, on est une proie facile »

Mais entre les contrôles et la paperasse, l’engagement n’est pas toujours une priorité, et trouver un emploi stable relève du défi. Des mois à attendre un rendez-vous, des heures passées au guichet de la préfecture : « Vous pouvez perdre comme ça des journées de boulot, c’est fait exprès pour emmerder le monde, pour les décourager », estime Marie-Cécile Plà. Un boulot pourtant bien utile pour les sans-papiers : face aux guichetiers, présenter ses fiches de paie peut être depuis 2012 un motif de régularisation. « Les circulaires Valls leur donnent le droit d’être régularisés, avec 24 fiches de paie pour 3 ans de présence ou 8 fiches de paie pour 5 ans de présence », détaille Yazid. Une « contradiction » selon lui : « Comment quelqu’un qui n’a pas le droit de travailler peut-il avoir des fiches de paie ? » Hicham s’étonne lui aussi de ce « paradoxe » : « Ils ont demandé mes fiches de paie pour déclarer à l’Urssaf, alors que le droit m’empêche de travailler. J’hésitais à le faire en mon nom. Je suis sans-papiers, je n’existe pas. »

(*Les prénoms ont été changés)


Lire aussi le Creuser l’info Travailleurs sans-papiers : illégaux mais pas trop


Léa Guedj et Timothée de Rauglaudre