Femmes au foyer : les petites mains de la société

Elles ont arrêté de travailler pour se consacrer à leurs familles. Impossible pour elles de faire garder leurs enfants et de ne pas les voir grandir. Un choix qui se fait au détriment de leur carrière, et d’un salaire.

 

« Elle est sage pour l’instant. Espérons que ça dure ! » Julia Deloor caresse les couettes de sa fille de deux ans, Mya. Tombée enceinte à 40 ans, elle ne l’attendait plus. « J’ai fait pleins de métiers différents. À l’époque, j’avais un CDD dans une entreprise de vente par correspondance. Ils ont voulu me prolonger, mais j’avais déjà une grossesse difficile, et je voulais me consacrer complètement à elle. » Comme beaucoup de femmes, l’arrivée d’un enfant a chamboulé sa vie. Au point qu’elle a décidé d’arrêter de travailler, au moins jusqu’à ce que « la petite » commence l’école maternelle. Pour l’heure, tout tourne autour de ses besoins, de la préparation des biberons aux changements de couches, en passant par les poussées de molaires, les rhumes, les nuits sans sommeil, les jeux… « On est tout le temps toutes les deux. C’est presque fusionnel, explique-t-elle. Quand je ne suis pas là, et que c’est mon copain qui s’en occupe, je le harcèle de textos pour savoir comment elle va. »

 

Les enfants, frein à l’emploi

Les hommes s’investissent moins que leurs compagnes dans leurs foyers. Selon l’Observatoire des inégalités, ils consacrent deux heures de leurs journées à effectuer des tâches ménagères, contre trois heures et demie pour les femmes. D’après Mélissa Baylan, 26 ans, mère depuis trois ans d’une petite fille, c’est « normal » : « S’il travaille  et pas moi, ça ne me dérange pas de m’occuper de la maison. Et puis, il fait moins bien le ménage que moi. » Un congé paternité dure onze jours. Un congé maternité, dix semaines. « Normal » donc, que les hommes travaillent, et que les femmes restent à la maison.

« Les aides démotivent à travailler » – Mélissa, 26 ans.

D’autant plus qu’une fois qu’on est mère, surtout d’un enfant en bas-âge, les employeurs se montrent réticents à l’embauche. Mélissa s’est vu refuser un poste de serveuse, parce que le patron du restaurant estimait qu’elle ne serait pas capable de tenir les horaires requis. « Ça m’a complètement démotivée, confie-t-elle. Et puis c’est méchant à dire, mais les aides démotivent à travailler. »

 

Pourquoi Mélissa a arrêté de travailler

 

Des aides pourtant loin d’être faramineuses. Jusqu’aux trois ans d’un enfant, la PAJE (Prestation d’accueil du jeune enfant) alloue au maximum 184 euros par mois. À cela s’ajoutent quelques centaines d’euros pour l’aide au logement, plus les allocations familiales à partir de deux enfants (qui vont d’une trentaine d’euros mensuels, à plus de 400, en fonction du niveau de revenu et du nombre d’enfants), et les allocations chômage, indexées sur le salaire perçu avec le dernier emploi. Plus les quelques réductions auxquelles la perte d’un emploi ouvre droit, comme les réductions des tarifs de transports en commun. Pas de quoi vivre. Pourtant, toutes les mères au foyer ne sont pas favorables la création d’une rémunération spécifique aux personnes qui renoncent à travailler pour se consacrer à leur famille. « C’est un choix qui doit venir d’une envie, et pas être motivé par l’argent, estime Jennifer Dufromont, 39 ans, et mère de quatre filles. Je pense que ça découragerait à travailler. » Même constat pour Mélissa : « Ça pourrait devenir un gagne-pain. Il y a des gens qui seraient capables de faire des enfants juste pour toucher des aides. »

 

Du FN au PS, le salaire au foyer en débat

Le socialiste Benoît Hamon, battu au premier tour de l’élection présidentielle avec 6,36% des voix, avait fait campagne autour du revenu universel. Une proposition qui aura au moins permis de remettre en question une « vision viriliste du travail » – un terme développé par les économistes Sandra Laugier et Pascale Molinier. Et de faire avancer la réflexion autour de la valorisation de l’apport de chaque individu à la société, dont celui des mères au foyer. Elles sont plus de deux millions en France, selon l’INSEE. Et nombre d’entre elles estiment que c’est un vrai métier. Comme Aurélie Guérin de Vaugrente, 39 ans et mère de quatre enfants : « On cumule même plusieurs métiers à la fois : on fait le ménage, la cuisine, les lessives, on aide aux devoirs. Et ça ne s’arrête jamais ! » Alors oui, certaines estiment que ce serait bien de toucher une rémunération spécifique à ce drôle de métier.

 « Celui qui travaille est forcément dans une situation de pouvoir par rapport à l’autre, puisque c’est lui, ou elle, qui rapporte le plus d’argent. » – Henri-Joseph, 42 ans.

En 2015, le député européen FN Dominique Martin proposait de verser aux femmes un « salaire parental d’éducation ». Le but : qu’elles aient « la liberté de rester chez elles ». Selon lui : « Ça aurait l’avantage de libérer des emplois, de donner une meilleure éducation à nos enfants, de sécuriser nos rues parce qu’ils ne traîneraient pas et ne seraient pas soumis à la drogue. » Comme si les femmes étaient par nature vouées à s’occuper de leurs familles, et que seul le besoin d’un salaire complémentaire les poussaient à travailler. Comme si la place d’une femme était à la maison. En donnant un cadre légal et financier au cantonnement des femmes dans leurs foyers, difficile d’aller vers une meilleure répartition du travail domestique entre les hommes et les femmes.

Travail, famille, et indépendance

En France, seuls 4% des hommes en France utilisent leur congé parental, qui permet au père ou à la mère de ne pas travailler pendant près d’un an  pour s’occuper d’un bébé qui vient de naître. Pour Henri-Joseph Guermonprez, 42 ans et père de deux enfants, s’occuper des enfants et des travaux ménagers, c’est un « sacrifice » fait au bénéfice de la carrière de sa femme. Il se considère comme un « un faire-valoir masculin », pas un père au foyer. « Ma femme s’est habituée à ce que ça soit moi qui m’occupe des enfants, soupire-t-il. Et maintenant elle ne fait plus rien. Celui qui travaille est forcément dans une situation de pouvoir par rapport à l’autre, puisque c’est lui, ou elle, qui rapporte le plus d’argent. » De toute façon, il compte reprendre son travail de promoteur immobilier rapidement, car selon lui, avoir toujours un parent à sa disposition est néfaste pour le développement des enfants.

« Je ne dépends de personne pour mes horaires, j’utilise le temps que j’ai comme je veux. » – Fatima, 42 ans.

Croisée à la sortie d’une école primaire du centre de Lille, Fatima est agacée par les accusations de dépendance à l’autre. « Quand je dis que je suis mère au foyer, j’ai l’impression qu’on ne croit pas que c’est mon choix, déplore cette ex-assistante maternelle de 42 ans. Déjà, quand les gens voient le foulard sur ma tête ils ont des préjugés. Ils s’imaginent qu’une femme voilée est trop soumise pour travailler. » Les préjugés sur les capacités des femmes au foyer sont légion. Elles sont nombreuses à recevoir des reproches de la part de leur entourage plus ou moins proche : pas assez indépendantes, fainéantes, soumise aux enfants, profitant du système … Pour Fatima c’est tout l’inverse  : « Je ne dépends de personne pour mes horaires, j’utilise le temps que j’ai comme je veux. C’est moi qui décide. »


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Lou Kisiela