Police : « Il vaut mieux ne pas savoir ce qu’il se passe à l’intérieur »

 

Contexte tendu, pressions hiérarchiques, matériel inadapté, horaires à rallonge… Le corps policier menace régulièrement de craquer. Les responsables politiques promettent des renforts. Mais la hausse des effectifs est-elle la solution au malaise policier ?

 

« Je vais te raconter tu vas halluciner ». D’entrée, Pierre* annonce la couleur. Dans sa petite maison du Nord de la France, le salon sent encore le neuf. « Je viens à peine de finir la cuisine », m’informe-t-il. La vingtaine passée, il vient d’emménager avec sa femme, Lucie*. « Je suis habituée. Je sais que je ne me suis pas mariée avec un postier ! », assure-t-elle.

Après quelques années de service, le jeune policier est intarissable au sujet de ses conditions de travail. En particulier sur ses horaires. « On est en quatre-deux », explique-t-il, « quatre jours travaillés, deux jours de repos. Et on a un week-end sur sept. Parfois on a trois jours où on enchaîne, les deux premiers 13h-21h, puis au troisième on démarre à cinq heures du mat’. » Pas facile de tenir la cadence pour ce « couche tard ».

« On les avait prévenus qu’on allait leur faire la guerre. » – Pierre 

Une modification des ces horaires a été proposée. Mais l’option retenue « par tous les collègues » de la région n’ayant pas satisfait « l’administration », elle leur a été refusée. Les policiers se sont alors mis en congé maladie. « Il n’y avait plus personne sur le terrain », raconte Pierre, « ça a duré une semaine […] On les avait prévenus qu’on allait leur faire la guerre ». Des exemples de conflit avec la hiérarchie, Pierre peut en citer des dizaines. Un climat de défiance qui pèse sur l’exercice de son métier au quotidien.

 

Matériel délabré : la loi du silence

Pour « protéger [leurs] arrières », lui et ses collègues rédigent des demandes de renouvellement de matériel. « Si on se prend une balle, et que le gilet pare-balles n’a pas été optimal, mieux vaut en avoir fait la demande, sinon on peut nous dire que c’est parce qu’on avait pas demandé à le renouveler », déplore-t-il. Pourtant, le matériel est rarement renouvelé « faute de budget », justifie sa hiérarchie, alors que « tout est foutu ». Résultat : Il a dû acheter une partie de son matériel lui-même. Gilet tactique, rangers, lampe, gants, clé de menottes… Le tout pour environ 400 euros.

400 € de matériel à ses frais. 

Lorsqu’il est fourni, le matériel est parfois inadapté, renforçant son impression d’être sans défense, dans un contexte de risque d’attentats. Selon lui, le gilet pare-balles n’a pas été étudié pour des balles aussi performantes que celles qu’utilisent les terroristes, mais pour résister à celles de la police. Des balles qui, par ailleurs, « ne traversent pas tout, même pas un pare-brise, notamment celui d’un camion », s’inquiète-t-il à quelques mois du 14 juillet qui devrait se dérouler sous grande tension sécuritaire.


« Je risque gros […] on est soumis au devoir de réserve », prévient Pierre. La loi du silence s’applique généralement car, selon lui, « il vaut mieux que personne ne sache ce qu’il se passe à l’intérieur » de l’institution policière. De l’emprunt d’un rouleau de scotch à la décision de sortir son arme, en passant par l’interpellation, Pierre se sent contraint de tout justifier, en remplissant quantité de rapports. Notamment en raison de la pression exercée par ses officiers. De cette situation, les policiers préfèrent donc se plaindre entre eux, plutôt que de manifester ouvertement leur mécontentement. Les « collègues » prennent des photos de leur matériel dégradé, de leurs locaux insalubres.

 

« Tu me mets cette arme-là dans les mains, je ne suis pas sûr de savoir l’utiliser. »

Pour accroître la puissance de feu des policiers, l’État a récemment décidé de remplacer le pistolet Beretta, par le mitrailleur HKUMP. Mais là aussi, ça dysfonctionne, car, selon lui, l’habilitation attribuée aux policiers pour cette nouvelle arme a été « donnée » trop facilement: « On tirait deux balles et on repartait […] Moi tu me mets cette arme-là dans les mains, je ne suis pas sûr de savoir l’utiliser. » Quoi qu’il en soit, cette habilitation risque de ne pas être très utile aux policiers. « Valable deux ans », elle sera périmée lorsque les mitrailleurs tous neufs seront livrés aux commissariats, selon le policier. L’une des raisons qui laissent penser que la formation des policiers est « inadaptée au terrain », ajoute-t-il. Pourtant, depuis l’annonce de la création de 9 000 nouveaux effectifs policiers par François Hollande au cours de son quinquennat, les écoles de police fonctionnent à plein régime.

 

© C. BOLANO



« L’état d’urgence n’a rien changé sur l’orientation des missions »

La force du nombre fait-elle régner l’ordre ? À cette question, Pierre répond par la négative. Ce qu’il souhaite avant tout, c’est une meilleure organisation des services de police. Bien sûr, il ne s’oppose pas à une hausse des effectifs. Plus les agents sont nombreux, plus la capacité d’agir est forte. Encore faut-il répartir les missions de façon à faire primer la qualité des opérations. Dans sa brigade, les hommes sont « nombreux. Le problème, c’est qu’on est très mal déployés ».

Les missions « paperasse » se multiplient. « Un procès verbal, avec le message et la main courante, c’est une heure de procédure. » Pierre regrette que le terrain soit sacrifié au profit de missions qui pourraient être déléguées : garde d’ambassades qui font en principe appel à leurs propres agents ; surveillance des détenus à l’hôpital mobilisant un policier et son véhicule. Autre dysfonctionnement majeur selon Pierre : l’injonction permanente à  « faire du chiffre ». Les membres de la BAC (brigade d’action criminelle) sont poussés à se pencher sur des cas d’importance relative, à ne « ramener que des petits bouts de shit, ni plus ni moins ». Le brigadier dénonce également une inaction  systématisée : « Sur les 6 véhicules (de la ville), ils foutent rien. Les ordres hiérarchiques, c’est « vous devez déposer des convocations » (au tribunal). »

 

© Wikipédia

En 2016, une commission a enquêté sur les moyens de lutte anti-terroriste. mis en œuvre depuis 2015.  George Fenech, député Les Républicains, l’a présidée. Il confirme la rareté du personnel « sur le terrain », même si « ce n’est pas le nombre de gars qui y seront envoyés qui est la clé. » Il ne manque pas de dénoncer, lui aussi, les tâches indues. Entre 2007 et 2012, la police a subi un « grand nettoyage »: 13 700 postes en moins avec pour but de « supprimer des postes administratifs ». Or, les officiers de « bureau » occuperaient encore une place trop importante.

L’état d’urgence devait permettre une lutte plus optimale, notamment par l’augmentation des effectifs. Or, « l’état d’urgence n’a rien changé sur l’orientation des missions », affirme Pierre. Il faut recentrer sur la protection des personnes et de biens, sur la vraie sécurité publique: patrouiller, interpeller, ou au moins faire preuve de dissuasion. » Pourtant, les deux candidats ont pour mesure phare…une nouvelle hausse des effectifs policiers.

*Les noms ont été changés

Maïlys Khider et Léa Guedj


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