Sportifs de haut-niveau : après la compétition, la reconversion

 

Les sportifs de haut-niveau s’expriment souvent par la performance, et évoquent rarement leur statut professionnel. Mais après leur carrière vient l’étape charnière de la reconversion. Nous avons rencontré trois sportifs de haut-niveau. Le premier, Armand Batlle, rugbyman au FC Grenoble pense déjà au paramédical. De son côté, le rameur médaillé olympique Jérémie Azou compte poursuivre son métier de kinésithérapeute. Enfin, la volleyeuse Séverine Szewczyk s’est reconvertie il y a trois ans comme entraîneuse de l’équipe féminine d’Halluin.


De gauche à droite, Séverine Szewczyk, Jérémie Azou, Armand Batlle

La carrière d’un sportif de haut-niveau est condamnée à se terminer relativement tôt : avant l’âge de 40 ans en moyenne, même si cela varie en fonction des sports. Avant la retraite, la reconversion professionnelle doit se préparer bien en amont. « Certains jeunes pensent qu’une fois qu’on est rugbyman professionnel, on n’a plus de soucis à se faire, qu’on va être visible pendant dix ans », déplore Armand Batlle, rugbyman professionnel au FC Grenoble. « Sauf que les carrières sont de moins en moins longues. Les clubs n’hésitent pas à casser vos contrats et une blessure grave peut arriver très vite », souligne l’ailier de 30 ans. À la précarité des contrats (exclusivement en CDD) s’ajoute le risque d’une carrière écourtée. Séverine Szewczyk, elle, y a pensé « assez tard »« Quand on est dans le circuit  je ne vais pas dire qu’on ne se soucie pas de son avenir, mais on est dans le truc. » 

La reconversion professionnelle des sportifs dépend étroitement de leur statut

Pour les sportifs professionnels, la reconversion est plus difficile puisqu’à l’adolescence, ils ont dû faire une croix sur les études pour vivre à fond leur carrière sportive. L’ex-internationale française Séverine Szewczyk se souvient avoir hésité : « Pendant six mois, je ne savais plus trop quoi faire. J’avais le Bac mais pas plus donc je me suis posée des questions. Je ne savais pas trop si j’allais continuer dans le volley ou me lancer dans tout autre chose. » De son côté, Armand Batlle n’a pas vraiment eu l’occasion de commencer une formation puisqu’il est devenu rugbyman professionnel. Même si le métier de kinésithérapeute l’intéressait, il n’a « pas pu intégrer une école aménagée » où il aurait pu étudier en même temps qu’il jouait pour l’USAP (le club de rugby de Perpignan).

La reconversion, passage obligatoire qu’on soit professionnel ou amateur

« On gagne bien notre vie, mais on est à des années lumières du foot » tient à préciser Armand Batlle, qui rappelle que dix années de salaire de rugbyman ne suffisent pas à financer le reste d’une vie. « Avec l’expérience que j’ai engrangée pendant ma carrière, notamment à travers les blessures, j’ai décidé de me reconvertir dans la kinésithérapie », explique-t-il. Comme lui, la plupart des sportifs continuent à travailler dans un domaine lié au sport.

Parcours du combattant

La reconversion est parfois une longue bataille. « Je suis un peu dans l’embarras, confesse Armand Batlle. J’aimerais commencer mes études pour anticiper ma fin de carrière, mais les écoles de kiné souhaitent qu’on se dévoue à 100 % et ça fait sept ans que je propose mon dossier à la fédération, sept ans qu’il est refusé » explique-t-il. Son cas est particulier, il n’existe pas de passerelle pour le paramédical à Grenoble mais il est possible de préparer sa reconversion en tant qu’ingénieur ou dans le commerce. Pour obtenir une aide de la fédération, il faut envoyer un dossier et espérer qu’il soit validé. « On sélectionne exclusivement des joueurs de renommée internationale. Les joueurs moyens souhaitant entamer leur reconversion, comme moi, sont généralement livrés à eux-mêmes », explique-t-il, sans toutefois laisser sentir un sentiment de frustration.

Le rameur Jérémie Azou, champion olympique aux Jeux de Rio en 2016, n’est pas sportif professionnel, au contraire du rugbyman grenoblois. « A la sortie du bac, j’ai pu m’engager dans une école d’ostéopathie et poursuivre en même temps ma carrière sportive », se réjouit-il.  « J’ai eu la chance de ne pas trop me poser la question de la reconversion. En aviron, on sait dès le départ qu’il faut anticiper notre après-carrière.» Il insiste sur « l’épanouissement personnel » qu’apporte la pratique d’une activité professionnelle. Il se félicite d’ailleurs, qu’au sein de l’équipe de France d’aviron, « en moyenne, les rameurs et rameuses ont au moins un niveau Master 1 ».

Des fédérations déterminantes dans l’accompagnement des sportifs
Sous le quinquennat de François Hollande, une loi sur la protection des sportifs a été adoptée le 27 novembre 2015, dont l’un des objectifs centraux était notamment l’amélioration de l’insertion professionnelle des sportifs. Les fédérations ont eu leur mot à dire, étant donné que leur rôle est très important pour les reconversions :  « elles sont de plus en plus engagées sur l’accompagnement et la reconversion des athlètes. C’était une volonté impulsée par le cabinet de Thierry Braillard et le Ministère des sports », se réjouit Jérémie Azou. Pour les trois sportifs que nous avons interrogés, l’action des fédérations avance en général dans le bon sens.Tout n’est pourtant pas parfait et des progrès restent à faire. « Des choses sont faites, comme la mise en place de sortes de partenariats avec des entreprises pour pouvoir embaucher des sportifs de haut niveau en reconversion. Mais c’est très peu utilisé et moi même je n’y ai pas eu accès. », explique Séverine Szewczyk. Le problème est surtout le manque d’information : « Même au niveau de la fédération les gens ne sont pas forcément beaucoup plus renseignés que nous sur la reconversion ».
Jérémie Azou porte un regard plus conciliant : « Je pense que la Fédération française d’aviron fait office d’exemple par rapport à d’autres fédérations. Elle essaye vraiment d’engager leurs rameurs sur des formations diplômantes. En équipe de France, il y a des ingénieurs, des kinés, des profs de sport. On a un électricien, un carreleur. L’idée c’est surtout de préparer l’avenir ». Pour ce qui est de la Fédération française de rugby, Armand Batlle est plus mitigé. Selon lui, sa fédération est « assez calée. On a quand même un suivi. On a des centres de formation, où on est obligés de suivre des études ». Le problème pour l’ailler grenoblois vient surtout de la sélection opérée par sa fédération au moment de la reconversion : « Quand on est international, forcément c’est plus facile. C’est la fédération qui nous aide, mais elle ne peut pas aider tout le monde. Par exemple, dans mon cas, la seule façon d’intégrer une école en aménageant les cours, c’est que mon dossier auprès de ma fédération soit retenu. Ca fait 7 ans que je propose mon dossier, ça fait 7 ans qu’il est refusé ».

Des sportifs concernés
Interrogés sur ces propositions, les trois sportifs s’accordent avec plus ou moins de nuances à dire qu’elles vont dans la bonne direction, notamment pour améliorer la situation précaire des athlètes. Sévérine Szewczyk se montre élogieuse à l’égard de la proposition d’Emmanuel Macron, mais pour Jérémie Azou, « ce sont sensiblement les mêmes idées, exprimées avec des mots différents ». Il ajoute qu’elle ne font que poursuivre la politique du Ministère des sports du gouvernement Hollande, mais « c’est une bonne chose si c’est pérennisé ». Cependant, la proposition de Marine Le Pen manque l’essentiel pour Jérémie Azou. « En aucun cas, on parle de formation au sein d’une entreprise, de promesse d’embauche derrière et c’est là le nerf de la guerre. C’est bien d’être dans de bonnes conditions pour faire du sport de haut-niveau, de pouvoir en vivre, mais au bout d’un moment ça peut cesser d’être épanouissant », déclare-t-il en fustigeant l’intérêt exclusivement porté sur la carrière sportive par la candidate d’extrême droite.

Dimitri Martin et Andréa La Perna