Travailler derrière les barreaux : le parcours du combattant

En mars, le nombre de détenus en France a connu un nouveau record : 70 000. Parallèlement, le taux de récidive ne cesse d’augmenter. Pour comprendre, il faut peut-être regarder du côté du travail en prison. Places limitées, manque de moyens et absence de volonté politique : travailler en prison est loin d’être une voie obligée ou privilégiée pour se réinsérer.

 

Éplucher des oignons, mettre de l’ail sous sachet, assembler des porte-vélos, ou encore emballer des jouets de plage : les activités que peuvent effectuer les détenus en France ne sont pas particulièrement valorisantes. Pourtant, elles représentent pour eux des opportunités à ne pas manquer. Mais faute de moyens, en prison le travail est rare, et seuls quelques chanceux peuvent y accéder.

 

Un détenu sur deux sans diplôme et sans expérience professionnelle

 

Pour les détenus, travailler est un moyen de s’assurer une rémunération afin d’indemniser les victimes, de préparer leur sortie et d’aider leurs familles. Cela permet de montrer au juge qu’ils s’investissent dans un projet de réinsertion, ce qui peut jouer sur le temps de peine. L’administration pénitentiaire sait aussi que le travail a une fonction thérapeutique. Dans certains centres, les responsables repèrent les détenus suicidaires et les poussent à travailler pour les faire sortir de leur cellule.

Mais comment faire du travail un véritable outil de réinsertion plutôt qu’un simple passe temps quand on est sous-payé à effectuer des tâches peu qualifiantes ? En France en 2016, un détenu sur deux n’a pas de diplôme et plus de la moitié d’entre eux ne travaillaient pas avant leur détention. Chez les jeunes incarcérés, la plupart n’ont jamais travaillé de façon légale. Dans ce contexte, ces tâches, même basiques, fournissent aux détenus un cadre et des règles, au delà d’une simple occupation.

 

Pour les « fonctionnaires » du travail pénitentiaire, les places sont chères

 

Environ la moitié des détenus qui travaillent sont employés par le « service général », c’est-à-dire pour faire tourner la prison (restauration, entretien, etc.). Ces emplois sont proposés aux détenus après des tests de base en mathématiques et en français. Pour ces « fonctionnaires » du travail pénitentiaire,  les places sont chères : il y a beaucoup plus de candidats que de postes. Chaque établissement a ses propres critères de sélection. Les places de travail sont attribuées par une commission composée du directeur de l’établissement, des surveillants, du conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation (CPIP) et du chef du travail de la prison.

Les postes proposés au sein de la prison sont très demandés. 

Les centres pénitentiaires s’appuient sur un système informatisé de gestion des détenus qui leur permet de visualiser le parcours du candidat en prison, mais c’est le directeur de la prison qui a le dernier mot. Au centre pénitentiaire de Lille-Annœullin, seul un détenu sur sept exerce une activité au service général. Les indigents et ceux qui ne reçoivent pas d’argent de leur famille sont prioritaires. Si le détenu ne parvient pas à effectuer correctement son travail ou s’il se comporte mal, il est « déclassé » : pas d’emploi pour lui avant plusieurs mois.  

 

Mettre en boîte du parfum

 

Les recalés du service général peuvent toujours tenter de travailler pour des entreprises privées. Le centre pénitentiaire d’Annœullin est spécialisé dans le conditionnement. De 7h30 à 11h45 et de 13h30 à 16h, les détenus étiquettent sur des vêtements des promotions pour les soldes, mettent en boîte du parfum ou conditionnent des sachets de bonbons. Dans une autre maison d’arrêt, ils mettent en filet des aliments et des petits objets. Des activités un peu plus techniques comme l’assemblage de petit matériel médical sont aussi proposées à un nombre restreint de détenus.

M6 s’implique dans l’univers carcéral.

Plus rarement, des activités de service sont proposées. La fondation M6 (une émanation de la chaîne de télévision) est particulièrement impliquée dans l’univers carcéral. Elle a notamment confié pendant plusieurs années son activité de sous-titrage à six détenus.

 

 

Un grand absent, le code du travail

 

Travailler en prison, c’est aussi accepter de travailler dans des conditions dégradantes, sans contrat de travail car le code du travail ne s’applique pas en prison. Il n’y a ni protection sociale, ni droits syndicaux. Selon la loi, le salaire moyen devrait y osciller entre 20% et 45% du SMIC horaire.

Le code du travail ne s’applique pas en prison.

Les détenus qui travaillent pour le privé sont les mieux payés, minimum 4 euros par heure, que ceux du service général, qui peuvent recevoir moins de 2 euros de l’heure. Mais comme en pratique les détenus continuent d’être payés à la pièce en atelier et à la journée au service général, les salaires sont plus bas. La rémunération à la pièce pose un autre problème aux détenus qui travaillent dans leur cellule. Voulant les objectifs fixés par le concessionnaire, certains sèchent les autres activités comme le sport et s’épuisent des nuits entières à travailler dans 9 mètres carrés. Pour quelques centimes, littéralement.

 

Le travail, un premier pas vers la réinsertion

 

Comment expliquer que l’on n’ait pas davantage investi l’outil que représente le travail pour la réinsertion des détenus ? En Suède, plus de 80% des détenus travaillent, contre moins de 25% en France. Il n’y a pas de politique de long-terme pour la réinsertion des détenus car l’État manque de moyens. Depuis plusieurs années l’accent est mis sur la répression et le recours à l’enfermement. Mais parler du traitement des enfermés n’est pas porteur politiquement. Ajoutez un contexte socio-économique difficile où le chômage ne cesse d’augmenter, on comprend aisément pourquoi donner des emplois à des prisonniers n’a pas été la priorité des gouvernements successifs.

En Suède, plus de 80% des détenus travaillent, contre moins de 25% en France. 

Car même s’il n’y a pas de statistiques officielles sur le lien entre travail pénitentiaire et meilleure réinsertion, plusieurs études ont montré que les détenus-employés affichaient des taux de récidives bien inférieurs à la sortie. Dans leur étude quantitative Sortants de prisons : variabilité des risques de retour, Annie Kensey et Pierre Victor Tournier concluent que les détenus qui exercent une activité en prison ont moins de chance d’y retourner une fois sortis. C’est spécialement le cas pour les auteurs de vols, où la récidive baisse de 40%.

Mahaut Landaz