À la campagne, la mobilité des précaires en panne sèche

Les bus sont aussi rares que les politiques en visite à Vieille-Chapelle. Pas de voiture, pas d’emploi. Pas d’emploi, pas de voiture. Pour les habitants des zones rurales du Pas-de-Calais, l’accès à la formation et à l’insertion professionnelle connaît le même problème que les banlieues des grandes métropoles : le manque de transports en commun.

 

7 h 20. Le car scolaire vient de quitter le centre de Vieille-Chapelle, une commune de 800 habitants dans le Pas-de-Calais. Pour se rendre à un rendez-vous de Pôle emploi ou s’inscrire en agence d’intérim, cela ne sert à rien de faire à pied ou à vélo les trois ou quatre kilomètres jusqu’au village voisin pour espérer attraper un bus du réseau Tadao. Car c’était le seul transport collectif de la journée en direction de Béthune, à dix kilomètres de là. Ne reste plus qu’à appeler en urgence un ami, un membre de la famille ou un compagnon de galère qui possède une voiture pour arriver à l’heure. 

 

« Pas la peine d’aller bruler, l’voiture du voisin, les gens y z’en ont pas, y z’ont tous des mobylettes »

 

Pour les actifs des villages aux environs, la question de l’automobile ne se pose même pas : « Je ne vois pas comment on peut faire ici sans voiture, ce n’est pas possible. Les jeunes, à 16 ans ils démarrent la conduite accompagnée, à 18 ans pile ils ont leur permis et avec un peu de chance la voiture avec, s’exclame Cathy*, pharmacienne à La Couture. Quand vraiment les gens sont bloqués, eh bien ils font appel à la solidarité. Mieux vaut bien s’entendre avec ses voisins… »

Car le rêve d’autonomie ou le retour à l’emploi avec un moyen de locomotion coûte cher. Entre le coût du permis, l’achat d’une voiture, son entretien et l’essence, difficile de se passer, dans un premier temps, des transports en commun quand 38 % des moins de trente ans du département vivent sous le seuil de pauvreté. Comme le chante Kamini, les mobylettes et le vélo représentent une première échappatoire.

Frédérique Boilly, en charge de la mission locale jeunes de l’Artois, a l’habitude de suivre des jeunes déjà véhiculés… ou conduits par leurs parents : « C’est difficile pour ceux qui n’ont pas le permis. Un jeune de Laventie faisait un premier trajet à vélo, puis prenait deux bus différents pour arriver à son lieu de formation à Bruay-la-Buissière [environ 40 minutes en voiture NDLR]. Pour les demandeurs d’emploi en milieu rural, il faut déjà être motivé pour trouver ne serait-ce qu’un moyen de transport… »

Dans le département du Pas-de-Calais, le taux de chômage au dernier trimestre de 2016  atteint 12,2 % de la population active, pour 12,5 % dans le Nord et 9,7 % au niveau national. En cause, les habituels faibles niveaux de diplôme et les effets de la désindustrialisation, appuyés pour les plus fragiles par un manque de transports en commun dans les campagnes. Les principaux freins avancés sont le manque de rentabilité de nouveaux circuits de bus et le manque de moyens spécifiques dédiés aux transports dans le département. 

Réseaux de substitution

 

Pour pallier le manque de transport, quelques astuces ont été mises en place. Un réseau de bus à la demande, Allobus, permet de se rendre en ville grâce au passage ponctuel d’un minibus, à réserver au moins deux heures en avance et en tenant compte des horaires restreints de la navette… pas toujours pratique en cas de rendez-vous ou d’horaires de travail décalés.

Allan a 17 ans et habite La Couture. Il doit parfois faire appel à Allobus pour rentrer du lycée le mercredi ou le samedi : « J’ai eu une moto pendant deux ans et ça a changé ma vie, mais comme je l’ai plusieurs fois amochée, je suis redevenu dépendant du bus. J’ai de la chance de ne pas en dépendre pour les petits boulots car pour l’instant j’ai pu travailler avec mon père dans sa boulangerie. J’attends de passer le bac pour m’inscrire en auto-école. »

Au sud-ouest du Pas-de-Calais, dans le Pays des 7 Vallées, l’association Lien Plus tente, avec succès, de pallier les manques du Conseil Départemental en matière d’insertion des populations rurales. Créée en 1991, elle vise à apporter spécifiquement aux demandeurs d’emplois, aux personnes en réinsertion ou en formation un moyen de locomotion jusqu’à leur lieu de travail ou leur centre de formation. Location de cyclomoteurs à faible coût, service de bus… Chacun y trouve son compte. 

« Nous louons des voitures et des cyclos à petits prix à un public assez large, mais ce sont surtout des gens aux horaires décalés, explique Franck Gahinet, le directeur de l’association, ou qui occupent un emploi saisonnier avec une desserte locale. Ceux qui profitent de nos circuits de  bus ont beaucoup plus de difficultés à accéder au permis et à la voiture, ce sont beaucoup de jeunes de moins de trente ans avec peu de diplômes, au parcours scolaire chaotique ou qui retournent à la formation. » 

 

L’association avait bénéficié également du soutien de l’ancienne région Nord-Pas-de-Calais pour des projets  « comme du covoiturage local ». Mais Franck Gahinet peine à faire entendre la nécessité d’une mobilité plus développée pour l’accès à la culture ou aux loisirs de ses usagers. Des activités  « qui font aussi partie de la vie sociale » dont les jeunes et les personnes en réinsertion ont aussi besoin pour se changer les idées. 

 

Des programmes flous

 

Au niveau national, Emmanuel Macron et Marine Le Pen ont promis dans leurs programmes respectifs de « réduire les inégalités entre les territoires » et de développer la mobilité spécifiquement en zone rurale. 

Emmanuel Macron, malgré un volet mobilité en apparence conséquent, propose un programme assez peu développé. Il prévoit d’accorder des aides aux ménages pour faire face aux dépenses de transports ou « souhaitant déménager pour se rapprocher de leur emploi ». Tout en annonçant soutenir toutes les alternatives au déplacement en voiture pour compléter l’offre existante de transports en commun.

En clair, le renforcement du covoiturage, pourtant plus complexe à mettre en place à la campagne plutôt qu’un maillage plus resserré des réseaux de bus. Et créer une aide aux frais de déplacement qui existe déjà dans la région Hauts-de-France.

Pour la candidate du Front National qui se targue d’être au plus proche des préoccupations des Français ruraux, le programme est tout aussi flou. Sur son site de campagne, elle propose de  « Regrouper en un seul ministère l’aménagement du territoire, les transports et le logement. Rééquilibrer la politique de la ville vers les zones désertifiées et rurales. » Bien essayé, car comme le pointait Franck Gahinet « même si le Conseil départemental fait des efforts, le transport relève de la compétence des Régions. »

Fanny Evrard