Des territoires zéro chômeur de longue durée

 

C’est une idée simple : et si plutôt que d’indemniser les chômeurs de longue durée, on leur créait des emplois sur-mesure, qui répondent en plus à des besoins locaux ? Cette idée est expérimentée depuis janvier dans toute la France. Dix territoires ont été sélectionnés par le Ministère du travail pour l’essayer. On les appelle « territoires zéro chômeur de longue durée ». Explications.

 

Un constat : il n’y a pas assez d’emplois

« Aujourd’hui, l’économie ne crée pas suffisamment d’emplois », expose Pascal Deren, correspondant régional de l’association de lutte contre la pauvreté ATD Quart Monde. Il supervise l’expérimentation dans la Métropole européenne de Lille (MEL) où deux quartiers ont été sélectionnés : celui des Oliveaux à Loos et le triangle de Menin, dans le quartier de Phalempin à Tourcoing. « Avec la robotisation et l’informatisation, on risque même de détruire des emplois, ajoute-t-il. Donc notre projet, c’est d’abord de créer des emplois car nous estimons que 80 % à 90 % des chômeurs veulent travailler et cherchent du boulot. »

 

Créer un emploi sur-mesure plutôt que d’indemniser le chômage

Reste la question du financement, c’est là le cœur de l’expérimentation. Selon les études menées par ATD Quart Monde, une personne privée d’emploi coûte à la collectivité publique entre 15 000 € et 17 000 € par an en dépenses directes et indirectes. Or un Smic avec charges revient à environ 20 500 € par an. L’idée est donc de créer des emplois avec des subsides de l’État. Leur coût sera compensé par les économies réalisées. Par exemple : pour des personnes qui sortent du chômage de longue durée, cela correspond à moins de dépenses publiques en RSA et couverture maladie universelle et plus d’impôts payés et des bénéfices sur la santé et la sécurité, selon les estimations d’ATD Quart Monde.

« Ce qui est important, résume Pascal Deren, c’est de changer de regard sur l’emploi et se dire : “ Plutôt que de payer pour laisser des gens au chômage, c’est plus intéressant de les payer pour qu’ils travaillent à réhabiliter le territoire.” »

 

Des structures employeuses soutenues par l’État

Faire des économies tout en aidant des chômeurs à reprendre confiance, l’idée a séduit le monde politique : la loi d’expérimentation pour cinq ans a été votée à l’unanimité en première lecture à l’Assemblée et au Sénat en décembre 2015.

Dans les dix territoires sélectionnés, dix structures à but non lucratif ont été créées pour accueillir les nouveaux emplois. Le fonds d’expérimentation territoriale alimenté par l’État leur verse 18 000 € par poste créé, pas tout à fait l’équivalent d’un Smic avec charges. Les 3 500 € manquants doivent être crées par l’entreprise ou l’association employeuse grâce à son activité.

 

Un travail pour tous les chômeurs volontaires d’ici deux ans

Sur les territoires concernés dans la MEL, 500 chômeurs de longue durée ont été identifiés, les premiers CDI doivent être signés courant mai. « Les quartiers de Loos et Tourcoing ont été choisis tardivement, à l’été 2016. Mais dans les territoires avec lesquels on travaille depuis 2013, on vise l’exhaustivité d’ici la fin de l’année 2018, c’est-à-dire l’embauche de tous les chômeurs volontaires », annonce Didier Goubert, chargé de la coordination du projet chez ATD Quart Monde. À Pipriac, en Ille-et-Vilaine, 150 personnes peuvent être concernées par le dispositif ; l’objectif est d’atteindre les 90 emplois créés d’ici la fin de l’année.

 

« Il faut arriver à trouver un équilibre entre les besoins du territoire et les personnes qui sont prêtes à faire ce travail. C’est une négociation cas par cas. »

 

Des emplois qui ne peuvent pas être financés par l’économie classique

Les emplois doivent répondre à des besoins locaux et ne pas concurrencer des services marchands. Il s’agit d’emplois utiles à la collectivité mais difficile à financer par les mécanismes classiques de l’économie de marché.

« Certains agriculteurs préfèrent remplacer régulièrement leurs machines plutôt que de les réparer et les maintenir en état parce que ça leur coûte trop cher, illustre Didier Goubert, mais ils pourraient se payer les services d’un mécanicien dont le salaire serait pris en charge pour partie par l’État. »

Autre exemple, à Loos, dans le quartier des Oliveaux, une demande récurrente des habitants est le retour d’une épicerie, après la fermeture de la dernière il y a quelques mois. Pour une simple course, ils doivent prendre les transports en commun. « On a une demande du quartier qui est très forte, explique Pascal Deren, et de l’autre côté, on a des offres de personnes qui ont été caissières ou qui ont fait de la mise en rayon et que ça intéresse. Il faut arriver à trouver un équilibre entre les besoins du territoire et les personnes qui sont prêtes à faire ce travail. C’est une négociation cas par cas. »

 

Vers une deuxième loi d’expérimentation ?

Un comité scientifique de suivi a été créé par l’État pour s’assurer des économies réalisées par le dispositif. ATQ Quart Monde espère obtenir une deuxième loi d’expérimentation quand le comité livrera ses premiers résultats dans trois ans. « On commence déjà à travailler avec de nouveaux territoires, révèle Didier Goubert, on souhaiterait que la prochaine loi étende l’expérimentation à 50 ou 100 territoires. »

Clément Varanges