Être médecin, de Damas à Boulogne

En France, un médecin hospitalier sur cinq a été diplômé à l’étranger. Une immigration qui permet de pallier les manques d’effectifs et de faire tourner un système de santé en difficulté. Mais pour les médecins étrangers, faire valider leurs compétences et exercer pleinement en France n’est pas toujours facile. Rencontre avec une médecin syrienne de 41 ans, oncologue à l’hôpital de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais).

En préparant du thé à la cannelle, Abeer Najem-Katherin contemple son jardin à travers la baie vitrée. Elle loue une jolie maison avec vue sur la Manche. Au loin, les éoliennes tournent doucement. Elle aimerait faire un potager, planter des fleurs, mais elle n’a pas le temps. Trop de boulot. Abeer Najem est la chef de service du service oncologie de l’hôpital de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais). La direction s’active pour recruter des médecins oncologues depuis que son dernier collègue est parti dans le privé. Elle gère seule le service, alors qu’ils devraient être trois. Mais elle n’est pas du genre à se plaindre.

Arrivée de Damas en 2005 à l’âge de trente ans, cette médecin diplômée de médecine générale en Syrie a gravi patiemment toutes les étapes pour faire reconnaître ses compétences en France. Comme elle, environ 20% des médecins qui exercent dans les hôpitaux français ont été diplômés à l’étranger. Pour avoir l’autorisation d’exercer, s’ils ne sont pas ressortissants de l’Union européenne, ils doivent accepter d’exercer pendant plusieurs années sous la responsabilité d’un praticien hospitalier, avant de passer un examen.

« Je ne voulais pas passer mon temps, en Syrie, à dire à mes patients qu’il leur faudrait tel examen ou tel médicament sans pouvoir leur fournir »

Jeune adulte, pendant ses études de médecine, Abeer Najem a déjà des envies d’ailleurs. Elle pense barouder un temps, découvrir une autre façon d’exercer son métier, puis revenir vivre en Syrie. Mais un stage de quatre mois aux Etats-Unis la convainc définitivement de s’expatrier. Une envie d’aventure, et d’avoir un plus grand confort professionnel  « Je ne voulais pas passer mon temps, en Syrie, à dire à mes patients qu’il leur faudrait tel examen ou tel médicament sans pouvoir leur fournir », explique-t-elle, se justifiant presque.

« C’était une décision radicale, assez choquante pour mes parents, mais c’était mon projet de vie », sourit-elle. Mais sa demande de visa est refusée à l’ambassade américaine. On est alors en pleine période post-attentats du 11 Septembre. « Mon fiancé m’a dit : si ce n’est pas l’Amérique qui nous fait, c’est nous qui ferons l’Amérique nous-même dans nos vies ». Ce sera donc la France. Tous deux ont appris la langue à l’école, et puis « la France, c’est la France ! » s’exclame-t-elle comme s’il lui fallait expliquer l’évidence. « Un pays bien connu pour sa formation et sa culture ».

 « Boucher les trous » dans les services surchargés ou peu attractifs

Jusqu’à avril 2006, Abeer Najem est stagiaire à l’hôpital Bichat, à Paris. Puis devient, comme tous les médecins étrangers, « FFI », « faisant fonction d’interne ». Pour obtenir un poste à l’hôpital, ils doivent envoyer des demandes un peu partout. Mais leurs candidatures passent après celles des internes diplômés en France : ils prennent les postes qui restent, après entretien avec le chef de service ou la direction de l’hôpital. Au risque de ne pas être affecté au service qui correspond à sa spécialité, de devoir courir loin de chez soi en banlieue ou de se retrouver à « boucher les trous » dans les services surchargés. « Une fois, on s’est retrouvés à cinq FFI dans l’hôpital Henri Mondor, à Créteil, raconte-t-elle. Les internes français ne voulaient pas y aller. » Elle ajoute tout de suite : « Mais je ne regrette pas, c’était une très bonne expérience malgré la charge de travail énorme ». Abeer Najem reste FFI pendant cinq ans et demi, bien épaulée par ses chefs successifs, qui lui rédigent des lettres de recommandation.

Les étrangers, médecins bon marché

« Je pense que ça arrange tout le monde que des médecins étrangers viennent travailler en France, parce qu’il y a des gros besoins, analyse-t-elle. A Boulogne-sur-Mer, il n’y en a pas beaucoup, mais dans certains hôpitaux situés dans des villes peu attractives, comme Calais, le pourcentage de médecins étrangers est très important. » Paradoxe selon elle, la complexité du système français : « aux Etats-Unis, c’est plus clair, on doit passer trois examens différents pour avoir le droit d’exercer ». Reste le problème majeur du coût faramineux des études de médecine en Amérique.

En France, le nombre de médecins étrangers est en constante augmentation. Les ressortissants européens viennent principalement (à 40,9%) de Roumanie, ceux qui détiennent un diplôme hors-UE sont d’abord Algériens (39,7%), puis Syriens (10,6%). Contrairement aux idées reçues, ils « privilégient les territoires à forte densité et ne constituent pas réellement une réponse à la désertification » selon l’Ordre des médecins.

Infographie : M.-J. DELEPAUL

Avec un numerus clausus si restreint qu’il conduit à une pénurie de médecins, l’Etat français a tout intérêt à accueillir à bras ouvert cette main d’œuvre étrangère… et bon marché. Les « FFI » ont un salaire légèrement inférieur aux internes français, et gagnent « environ le SMIC », jusqu’à ce qu’ils aient obtenu leur équivalence de diplôme.

Pour cela, il faut passer un examen de vérification de connaissances, la Procédure d’autorisation d’exercice (PAE). C’est chose faite en 2012. Ensuite, travailler pendant trois ans sous la responsabilité d’un chef de service en tant que praticien hospitalier, attaché ou assistant associé. Et enfin, présenter son dossier au Conseil de l’Ordre des médecins. Un parcours du combattant qu’Abeer Najem boucle, très fière, en août 2015.  Elle devient praticien hospitalier contractuel en oncologie médicale à l’hôpital Duchenne de Boulogne-sur-Mer, où elle exerce depuis 2009. Une spécialité choisie par goût, mais aussi parce qu’elle recrute. « On soigne les cancers. C’est un peu triste dit comme ça, mais ce que j’aime, c’est qu’on a une vraie relation avec les patients, qu’on suit pendant des années », s’anime-t-elle, les yeux brillants quoiqu’un peu fatigués. Aujourd’hui chef de service, elle supervise et forme trois internes et donne en plus des cours à l’école d’infirmières. Son mari Fadi Katherin travaille dans le même hôpital qu’elle, comme gastro-entérologue.

« Quand on est médecin étranger, tout est plus long, et on commence à bien gagner sa vie plus tard que les Français, mais c’est normal aussi. Même si je parlais français, j’ai fait mes études en arabe, il faut le temps de s’adapter. »

S’adapter dans la vie professionnelle, et aussi s’intégrer à la société française. En 2013, Abeer Najem obtient la nationalité : « c’était très important pour moi », insiste-t-elle. Elle se sent bien ici, c’est son deuxième pays. Même si depuis la vague d’attentat terroriste, le climat a un peu changé. Elle soupire : « Ca me gêne de penser qu’on puisse en France me mettre une étiquette selon mon origine, alors que je me sens et que je suis française. Tout comme en Syrie ça me gênait quand on me collait l’étiquette de chrétienne alors que j’étais syrienne avant tout. »

A la maison, tout le monde parle arabe. Surtout pour que la petite Marie, 4 ans, de grands yeux sombres et un joli nœud bleu dans les cheveux, ne se coupe pas de ses racines. « Elle comprend tout, mais ne parle pas. Et elle déteste quand je troque les livres de contes français pour lui lire des histoires en arabe, le soir », s’amuse sa mère. « Il faut garder un peu notre identité syrienne, tout en respectant la culture du pays d’accueil. » Une philosophie simple, à mille lieux des propos « honteux » de Marine Le Pen lors du débat d’entre-deux-tours. « Elle joue sur la peur du terrorisme, mais elle n’a pas la stature d’une candidate à la présidence, elle est dans l’extrémisme. La France est un pays beaucoup plus grand que ça », résume prudemment Abeer Najem.

Son thé refroidit. Sur un plateau, elle a disposé des petits gâteaux aux pistaches, qu’elle a ramené d’un récent voyage à Dubaï. L’un de ses frères y a déménagé quand la guerre en Syrie a éclaté. Depuis, toute sa famille a émigré : Angleterre, Allemagne, Bahrein… Pour ses parents, quitter leur pays a été un déchirement. Ils vivent à Dubaï, mais rentrent deux fois par an à Damas. Abeer et son mari n’y sont pas retournés depuis 2010.

Marie-Jeanne Delepaul