Pour les fleuristes lillois, c’est la débrouille ou la franchise

La profession de fleuriste est en net déclin. Les commerçants traditionnels disparaissent au fur et à mesure que la concurrence s’accroît. Pour continuer à vivre de leur profession, les fleuristes n’ont que peu d’alternatives.

 

Pour Bernadette Noël, les clients sont de plus en plus rares. Photo : D. GAUDISSART

Place Sébastopol, à Lille. En ce mercredi pluvieux, le marché est désert. Fromagers et bouchers se réfugient au fond de leurs camions. Sous une tonnelle blanche, un couple frissonne. Pendant que sa femme Bernadette coupe des fleurs, un artisan se présente. 

Michel a cessé de travailler il y a dix ans. Son épouse, plus jeune, a repris le flambeau. Mais quand elle arrêtera la fleuristerie, ce sera fini pour de bon chez les Noël : « Mes enfants ne veulent pas reprendre. J’en ai un qui est chef de chantier dans le BTP, et un autre ébéniste. Ils sont loin de faire ce métier-là, et ils ont bien raison. »

 « Avant, la marchandise, elle partait ; maintenant, on la traîne d’un marché à l’autre » (Michel Noël) 

Le malaise des fleuristes traditionnels

Pourquoi un tel fatalisme chez quelqu’un qui a consacré plus de quarante ans de sa vie à ce métier ? « On ne vend plus comme mes parents ont vendu. Avant, la marchandise, elle partait ; maintenant, on la traîne d’un marché à l’autre. Faut faire plus de marchés pour gagner sa vie. Essayer de gagner sa vie. » 

Dépité, Michel pointe aussi les habitudes de consommation des clients pour justifier ses difficultés.

Autre facteur du déclin des fleuristes sur les marchés : la concurrence des vendeurs de rue lors des périodes censées être les plus rentables. Lors du 1er mai, par exemple, les vendeurs de muguet à la sauvette (au bord des routes, dans les lieux publics), exempts de charges, prospèrent. Résultat : « La vente du muguet, ça a été moyen. Les gens n’achètent plus de muguet comme avant. Ça se vend encore, mais beaucoup moins. » 

 

 Monique vient souvent acheter des fleurs sur la place du Concert. Photo : D. GAUDISSART

 

Autre marché, même atmosphère. Place du Concert, dans le Vieux-Lille, de fragiles parasols jaunes protègent les bouquets des ondées. Une passante s’arrête et hume des œillets du poète. Pas assez odorants pour elle, elle s’éloigne. La commerçante râle : « Ils ne sentent plus les parfums naturels ! » Ses pires ennemis ? « Airwick. Les diffuseurs de parfum. Mais quelle horreur ! L’odeur du muguet, c’est systématiquement synthétique, ils ne peuvent pas le recréer. On peut extraire de la rose pour faire du parfum, mais pas le muguet. »  

 

 « Je préfère produire français. C’est un choix, c’est pour ça qu’il y a une différence de qualité dans la fleur. » (La fleuriste du marché du Vieux-Lille)

 

Face à la concurrence, la fleuriste-horticultrice a tenté de se distinguer en misant sur la qualité et les circuits courts : « Mon muguet, il était de chez moi, j’en avais beaucoup. Je préfère produire français. C’est un choix, c’est pour ça qu’il y a une différence de qualité dans la fleur. » Une qualité supérieure qui ne suffit pas à enrayer la disparition des fleuristes traditionnels. « Sur Villeneuve d’Ascq [d’où elle est originaire], tous les horticulteurs ne sont pas repris par leurs enfants. Ça ne se transmet plus dans le Nord, ça devient rare de chez rare. »

La spécialisation, condition de la survie pour les indépendants

Alors, le commerce des fleurs, mort et enterré ? Pas forcément. Les franchises internationales telles que Monceau Fleurs tirent encore leur épingle du jeu, tout comme les indépendants, qui investissent les marchés de niche. 

 

« Je ne fais que ce que j’aime, des choses sensibles, pas courantes ; c’est une affaire de passion » (Hervé Lemaître)

 

Hervé Lemaître, de la fleuristerie Green, rue Esquermoise à Lille, émarge à cette catégorie. Pour lui, les artisans non spécialisés sont inexorablement destinés à mettre la clé sous la porte. Sa recette pour survivre ? « Je suis atypique. Je ne m’embête plus à essayer d’essaimer sur une large palette pour plaire à tout le monde. Je ne fais que ce que j’aime, des choses sensibles, pas courantes ; c’est une affaire de passion que je transmets aux gens. Je suis un passeur d’émotions. » 

Un atypisme qui implique plusieurs contraintes au quotidien. 

 

Avec Radio Classique en fond sonore, Hervé Lemaître travaille à créer une ambiance particulière dans sa boutique. Photo : D. GAUDISSART

 

À Lille, Gwenaëlle travaille chez le fleuriste indépendant Racine Carrée. Son marché de niche à elle, c’est le « vintage et moderne, on vise les styles différents ». Moins spécialisée qu’Hervé Lemaître, elle évolue dans un univers forcément plus compétitif : « C’est un peu dur de faire la concurrence à tout le monde, surtout que les gens [ses rivaux] vont baisser leurs prix. Nous, en tant qu’artisans, on n’a pas forcément des prix très bas. Les Carrefour vendent aussi des petits bouquets, des petites plantes… c’est pas sympa pour les fleuristes qui sont à côté. »

 

Les franchises, un cadre plus stable

Du côté des franchises, c’est surtout sur le prix qu’on joue pour rester à flot. Ophélie travaille chez Carrément Fleurs à Douai et propose « une promotion différente par semaine. » Chez Rapid’Flore, à Samain, on se distingue « en proposant des prix attractifs, du fait qu’on a plusieurs magasins et qu’on est une grosse enseigne. » 

Autre avantage des franchises : une meilleure protection sociale. « On a une mutuelle, soit celle du magasin, soit une individuelle », détaille la fleuriste de Lambersart. Chez Carrément Fleurs, Ophélie assure être couverte par l’assurance de son employeur en cas d’accident – « en franchise, on est plus suivis, aidés ». Un filet de sécurité que n’a pas Hervé Lemaître, couvert « dans les grandes lignes. Tout repose sur moi ; si l’activité s’arrête suite à un incident, ça peut être problématique. »

 

Guillaume Letaille fait tourner près de 300 vases entre divers établissements lillois. Photo : D. GAUDISSART

 

Gwenaëlle explique que, chez les indépendants, c’est souvent la débrouille qui prime en matière de protection sociale.

 

Tout le temps sur le pont

« On arrive à 7h45 le matin, à 13h on remballe. L’après-midi, pas question qu’on se repose. On va à l’établissement, on travaille dans les serres, on prépare les cultures pour les jours suivants », soupire Michel Noël. Une exigence temporelle vécue par tous les fleuristes. Dans le Vieux-Lille, l’indépendant Guillaume Letaille (Alchimie) abonde dans son sens.

En plus d’avoir de longues journées, les fleuristes ne peuvent pas compter sur les jours fériés pour se reposer.

À Lambersart, la fleuriste est aussi habituée aux semaines marathon : « On est un magasin qui est ouvert du lundi au dimanche soir et jours fériés toute la journée. » À Somain, chez Rapid’Flore, la fleuriste en a assez de devoir constamment être « speed ».  

 

« Il faut donner énormément d’énergie, avoir beaucoup d’idées en tête, on est neuf heures debout toute la journée » (Gwenaëlle)

 

Les heures de travail sont d’autant plus difficiles à encaisser que la rémunération n’est pas toujours au rendez-vous. Si Hervé Lemaître assure gagner « 3 000 à 5 000 euros nets par mois », Gwenaëlle gagne « moins que le Smic. Il faut donner énormément d’énergie, avoir beaucoup d’idées en tête, on est neuf heures debout toute la journée, pour le peu qu’on a. » Guillaume Letaille ajoute : « Je gagne ma vie correctement, je ne suis pas à la rue. Mais ramené au nombre d’heures, je ne  gagne pas du tout ma vie. »

L’optimisme, meilleur remède aux contraintes

Un constat frustrant, mais largement compensé par la réputation acquise : « Au bout de 30 ans, j’ai réussi à créer une clientèle, un état d’esprit », se réjouit Hervé Lemaître. Guillaume Letaille le rejoint : « On ne se fait pas une réputation en 48h. Une fois qu’elle est faite, c’est un peu con de tout lâcher pour se remettre à zéro. Là, au bout de quinze ans, on commence à être respecté. » De fait : l’indépendant de la rue Négrier assure le fleurissement des trois hôtels cinq étoiles de Lille. 

 

« C’est fini, l’entreprise qu’on gère de la même façon pendant cinquante ans… » (Guillaume)

 

À l’instar de son homologue Gwenaëlle (« La fleuristerie, c’est un métier que j’aime beaucoup. On en apprend tous les jours sur les variétés de fleurs. »), sa passion prime sur les contraintes professionnelles : « J’aime bien ce métier, c’est rigolo, ça demande à être “dans le match“, ça empêche de vieillir. » Il trouve même le temps de proposer des cours d’art floral, un bon moyen de nouer des liens plus forts avec la clientèle et de la fidéliser. Pour lui, l’innovation est une nécessité commune à tous les métiers : « C’est fini, l’entreprise qu’on gère de la même façon pendant cinquante ans… »

Damien Gaudissart​