Je travaille gratuitement, et alors ?

Qui dit travail ne dit pas forcément salaire. Au charbon s’est intéressé à trois formes de travail non rémunéré : militantisme politique, bénévolat et travail domestique. Qui sont ceux qui travaillent gratuitement, parfois sans rien attendre en retour ?

Les bénévoles, prendre du temps pour les autres

Pasquita Ducrocq, 51 ans, cheveux châtains et sourire jusqu’aux oreilles, est bénévole aux Petits Frères des pauvres depuis cinq ans à Vauban, un quartier de Lille. Elle rend visite à des personnes âgées isolées, organise des goûters et des sorties culturelles. Pasquita est plus particulièrement en charge d’Olga, une vieille dame de 79 ans « assez diminuée ». « Elle est enchantée de me voir, mais je n’ai pas de réel échange avec elle. » Il faut donc redoubler d’effort pour lui faire plaisir, comme l’emmener à la messe le dimanche soir.

Un engagement né de son « envie de donner du temps aux autres », qui lui prend « entre deux et huit heures par semaine ». Le plus long, c’est d’organiser les sorties. L’année dernière, toute l’équipe du quartier de Vauban est allé à Bouvines. Il a fallu appeler l’office de tourisme, prendre un guide conférencier, réserver un resto, appeler les transporteurs pour emmener les personnes en fauteuils roulants, etc.

Source : Insee

« Je suis heureuse dans le don. »

Pasquita, au centre, entre deux personnes accompagnées par l’association. Photo : L. PLANCKE

Mère au foyer pendant longtemps, Pasquita s’engage quand ses enfants grandissent et qu’ils ont moins besoin d’aide. « Je voulais donner de l’énergie, des sourires et de la gaieté à quelqu’un, surtout le week-end, parce que ce sont des jours tristes pour les gens isolés. Et les personnes âgées ont tellement de choses à transmettre ! » Au fil des ans, elle s’investit de plus en plus. Celle qui se dit « heureuse dans le don » préfère donner de son temps plutôt que de son argent. « Et puis le bénévolat est un vrai remède contre la déprime, je le conseille à tous mes amis qui ont des problèmes perso ! », plaisante-t-elle. Ce « travail gratuit » est pour elle loin d’être une contrainte : « L’été, on part en vacances une dizaine de jours avec les personnes âgées. J’aide en me faisant plaisir. »

Son bénévolat est donc presque un loisir, mais un loisir qui prend du temps. Or, depuis un mois, Pasquita a retrouvé du travail, un 30h/semaine, comme conseillère de vente. Elle est en période d’essai et a envie que ça marche. « J’ai dû mettre le hola sur mon engagement, mais j’ai beaucoup plus de mal à dire non dans le cadre du bénévolat que dans ma vie professionnelle. »  S’il est hors de question qu’elle quitte les Petits frères, elle réfléchit aux moyens de concilier vie professionnelle et vie associative. « Aller voir Olga me prend vingt minutes en voiture. J’aimerais être affectée à l’équipe de Marcq-en-Baroeul, beaucoup plus proche de chez moi », regrette-t-elle.

« Si j’étais payée pour faire ce travail, je ne le ferais pas de la même façon. »

Un moment, quand elle galérait à trouver du boulot, Pasquita a pensé se faire embaucher dans le social. Le grand écart pour cette architecte d’intérieur de formation. Il faut dire qu’elle a acquis de vraies compétences pendant ses cinq années de bénévolat. Avec les Petits frères, elle a même suivi plusieurs formations gratuites d’une journée sur l’aide aux personnes âgées. Mais finalement, Pasquita repousse l’idée. « Si j’étais payée pour faire ce travail, je ne le ferais pas de la même façon. Je serais moins patiente, j’aurais plus de pression. Je veux que ça reste du don. Aux Petits frères, on me prend telle que je suis, sans obligation de résultat. »

Être bénévole pour combattre « une plaie ».

Elle aussi travaille gratuitement et sans agenda politique : Mariette Gamez-Cornille est bénévole depuis septembre 2016 au sein de Lille sans relou, une association qui aspire à sensibiliser au harcèlement de rue en intervenant dans les  écoles, les bars ou dans la rue. Des « murs de la honte » sont mis en place pour permettre à des femmes de témoigner et de raconter leurs propres expériences.

​© Lille sans relou

Mariette, styliste dans la vie professionnelle, a décidé de sauter le pas parce que « le harcèlement de rue, c’est une plaie » et parce que le concept du label « bar sans relou » créé par l’association l’a convaincue. Son engagement lui a aussi apporté des amitiés, qu’elle entretient désormais aussi hors des réunions.  Deux raisons d’engagement qui reviennent en boucle dans la bouche des membres de l’association.

L’engagement bénévole de Mariette a commencé lorsqu’elle était adolescente : ses parents soutenaient diverses associations. Elle avait pris l’habitude de venir installer les tables avant le début des soirées de levée de fonds, des repas associatifs et d’assister à des réunions.

« On fait ce qu’on peut. »

Au boulot, la styliste fait « un bon 39h/semaine », mais son engagement bénévole lui prend beaucoup moins de temps : « deux ou trois heures par mois, grand max ». Même si, coupable,  elle voudrait en faire plus. « J’avais dit que j’écrirai la charte de l’asso et je ne l’ai pas fait. » Un ami membre la reprend : « Tu fais ce que tu peux. Si on voulait vraiment que tout avance rapidement, on mettrait des dates butoirs et on donnerait des ordres. » Pas la philosophie de l’association, qui préfère l’esprit des soirées pizzas, bières et séries télévisées qu’ils passent régulièrement ensemble. Ils y discutent de tout et de rien : des jeux vidéos, d’une manifestation contre le FN, ou encore des publicités sexistes vues récemment à la télévision.

Le travail domestique : fées du logis

Faire à manger, faire la vaisselle, nettoyer la table et les miettes au sol. Faire la lessive, étendre la lessive. Passer la serpillère. Aller au supermarché, faire les courses, ranger les courses. S’occuper des enfants. Promener le chien. Aucune de ces actions n’est facultative. Et toutes prennent du temps, beaucoup de temps. Dans un hypermarché du centre de Lille, un jeune couple hésite entre deux pots de lait en poudre. Sonia tient sa fille de sept mois dans les bras, pendant que Houari conduit la poussette en plaisantant. Il travaille, elle est femme au foyer. « Je suis maniaque, je passe presque toute la matinée à faire le ménage ! », rigole-t-elle. « Je fais plus de tâches ménagères que lui comme je reste à la maison : les courses, la cuisine, le linge… Lui s’occupe des poussières et de la vaisselle. » Un peu plus loin, Khaled, 58 ans, veste en cuir et cheveux argentés, cherche des dessous de plat. « Le travail domestique, ça me prend beaucoup trop de temps, au moins trois heures par jour. Si j’avais les moyens, j’embaucherais quelqu’un pour faire le ménage, ou je ferais livrer mes courses à domicile », explique ce célibataire en recherche d’emploi dans la restauration.

Khaled se situe dans la moyenne des Français. Selon l’Insee, nous passons plus de 3h par jour à effectuer des tâches domestiques. Un travail effectué majoritairement (à 64 %) par des femmes. Thomas, 40 ans, qui flâne au rayon électroménager d’un grand magasin, le reconnaît : à la maison, « c’est un peu cliché » : « On se répartit équitablement le temps passé à faire des tâches ménagères comme le ménage, la vaisselle et la cuisine. Mais le bricolage, c’est pour moi, alors qu’elle gère le linge et le repassage. »

L’Insee s’est essayé à une quantification de ces activités, anodines mais chornophages. Quand on récure, qu’on épluche des pommes de terre ou qu’on change le petit dernier, nous produisons en fait des services gratuits, qui ne sont pas comptabilisés dans le PIB, alors qu’ils le seraient si nous les achetions, par exemple en recrutant un employé de ménage ou un cuisinier. le travail domestique représenterait 42 à 77 milliards d’euros chaque année. Une somme inférieure… au travail rémunéré (38 milliards d’euros).

L’Insee cherche à valoriser ce travail domestique. Les économistes ont fait le calcul, en utilisant les salaires des femmes de ménage, jardiniers, garde pour enfants, c’est-à-dire tous les tiers qui pourraient nous remplacer dans les tâches ménagères.  La « production domestique » est évaluée à 33 % du PIB. Ça ne change pas grand chose mais ça permet de relativiser lorsqu’on passe l’aspirateur.

Source : OCDE

Les militants, petites mains des politiques

En période électorale, il existe d’autres « travailleurs gratuits » qui ne chôment pas : les militants.  Entre deux appels et pendant sa pause déjeuner, Quentin Mahy a à peine le temps de nous répondre. À 26 ans, il jongle entre des études en administration publique en alternance et un engagement politique. C’est un Marcheur convaincu. Conséquence : il cumule 35h de cours hebdomadaires avec une bonne trentaine d’heures de militantisme pour En Marche !, le mouvement d’Emmanuel Macron. « On ne dort pas beaucoup, c’est un peu difficile d’avoir des notes correctes pendant les études, ça, c’est sûr… », confirme-t-il.

Mercredi 26 avril, Emmanuel Macron tenait un meeting à Arras. Membre des Jeunes avec Macron, Quentin était de la partie. Comme toutes les petites mains de la campagne, il est arrivé dans l’après midi, afin de s’occuper de la logistique et de l’installation du matériel. Il est présent dans la salle pendant le meeting pour s’occuper des dons, trouver des nouvelles adhésions, distribuer drapeaux et pancartes… et on le retrouve encore pour tout ranger une fois Emmanuel Macron et le public repartis.

« Les marcheurs, ils ne dorment pas beaucoup ! »

Combien sont-ils, ces militants qui font tourner la boutique à longueur de campagne? Quentin parle de 200 Jeunes avec Macron dans le Nord mais selon lui, seuls une vingtaine de membres sont actifs. Face à de strictes règles  de financement de campagne, les candidats se reposent fortement sur leurs militants. Il y a peu de temps, le porte-parole de Mélenchon Alexis Corbière remerciait les petites mains de la campagne des Insousmis sur le plateau de C à vous.

 

Habitué des fédérations étudiantes, c’est « le modèle de démocratie participative » qui a poussé Quentin à s’engager chez Emmanuel Macron. « Il y a une vraie écoute de la part des organisateurs, qui font remonter les idées des militants au QG parisien », abonde celui qui apprécie « la volonté [du mouvement] de dépasser le clivage gauche-droite car il y a des bonnes idées des deux côtés ».

Si son engagement lui prend du temps, Quentin compte bien recevoir en retour : lui qui n’exclut pas de faire de la politique un métier pourra compter sur de l’expérience et un réseau à l’issue de cette campagne.

Inès El Kaladi et Marie-Jeanne Delepaul