Quand l’armée s’épuise à attendre

Attentats, manifestations, événements sportifs… Depuis deux ans, les 100 000 militaires de l’armée française ne cessent d’être mobilisés sur le territoire national, en plus des opérations extérieures. Pour certains,  les conditions de travail deviennent de plus en plus dures.

Une volonté d’engagement  

D’abord Charlie Hebdo, puis le 13 novembre 2015, ensuite la promenade des Anglais à Nice… Les attaques s’enchaînent, avec un niveau de vigilance et d’inquiétude qui va crescendo. Bastien* 26 ans,  huit ans d’armée et sous-officier,  s’est engagé par goût du voyage. Il se considère comme patriote. « J’aime l’idée de défendre mon pays. »  Depuis les attentats du 13 novembre 2015,  il n’a que peu de temps pour se consacrer à ses loisirs. Après une longue formation, Bastien est passé sergent. Il est donc chef d’une équipe de l’opération Sentinelle. Selon lui, même après les élections, leur mission n’est pas prête de se terminer. « J ‘ai écouté Macron : il dit d’un côté qu’il ne veut pas lever l’état d’urgence, et de l’autre qu’il n’est pas vraiment pour non plus. Par contre selon moi, Le Pen ne lèvera pas l’état d’urgence a priori… ». Xavier* 24 ans, jeune première classe, entre dans son huitième mois de contrat avec l’armée. Ce qui l’a intéressé au départ, c’est l’action. « Je ne me voyais pas faire assistant social ou infirmier » s’amuse-t-il, lui qui dit avoir trouvé sa vocation dès l’enfance. Même s’il n’a pas encore participé à une opération Sentinelle, il ressent déjà l’épuisement de ses collègues. « Notre  colonel a tenu un discours réconfortant. Il nous a dit ‘’ Tenez bon ! C’est une période transitoire ‘’ ». D’autres gradés lui ont aussi raconté comment l’armée vivait, bien avant les attentats. Une situation plus apaisée. Aujourd’hui, il s’étonne : « J’entends parler de gens qui auraient 250 jours de vacances à prendre, et parfois la caserne est presque vide… »

« Là si un mec passe et nous rafale, on est morts »

Magali*, 24 ans (1ere classe, dans l’armée depuis 5 ans) se souvient d’anciennes opérations Sentinelle : « Avant novembre, parfois on avait toutes nos munitions dans une boîte, et nos chargeurs n’étaient pas armés. Je ne compte pas le nombre de fois où on a pu se regarder avec les gars, à se dire « Là si un mec passe et nous rafale on est morts ». » Depuis, selon elle, les chargeurs ont des balles. Mais le climat se dégrade aussi. « Parfois des personnes passent et ont des paroles un peu bizarres… À chaque attentat, les gens sont un peu plus désagréables. », poursuit la jeune fille. À cause du manque de moyens, les hommes et les femmes ne sont pas séparés dans les dortoirs. « Vu mon caractère, ça ne m’a jamais trop dérangé. Mais d’autres femmes pourraient mal le vivre. »

Ludovic, 26 ans, (brigadier-chef, dans l’armée depuis 6 ans) pense que les réservistes ont un grand rôle à jouer : « Ils sont un peu à part. Payés plus cher, ils font ça par citoyenneté et ont moins de pression. Ils peuvent être parfois plus motivés ! »

Une situation compliquée 

Le ministère de la défense annonçait 13 000 soldats sur le territoire national en décembre 2016.. Le prolongement incessant de l’état d’urgence entraîne l’abandon de certains soldats exténués. Beaucoup sont usés par les multiples opérations de garde et les rémunérations insuffisantes. D’un autre côté, les sous-effectifs posent aussi problème. Un renforcement des troupes ne sera possible qu’à partir de cet été. Bastien explique que les soldats de réserve doivent être opérationnels lors des actions : « Pour cela, on doit les remettre à niveau question tir, et combat rapproché. » Ces citoyens, qui doivent être totalement dévoués à leur pays, mettent pour cela leur emploi de côté. Selon leur grade, ils sont rémunérés différemment. Cela va de 54 euros, jusqu’à 79 euros la journée pour un officier. En vue du contexte actuel, le ministre de la défense, Jean-Yves le Drian, veut porter le nombre de réservistes à 63 000 d’ici 2019.

Présidentielle : « dans la merde dans les deux cas ! »

L’élection présidentielle ne réjouit que peu de militaires. Xavier raconte que ce qui se dit à la caserne, « c’est qu’on est dans la merde dans les deux cas ! ». Par exemple selon lui, Marine Le Pen veut supprimer Sentinelle, ce qui allégerait un peu la charge de travail donnée aux militaires… « Mais de l’autre côté, elle veut rétablir les frontières terrestres, si ça se fait, on aura besoin de soldats ! ». Chez les collègues de Bastien, le discours mariniste prend. « Dans mon régiment, les gars choisissent plutôt l’extrême droite que Macron en tout cas », lance le sergent. Magali conclut : « De toute façon, ça ne pourra pas être pire que Hollande ! Il avait voulu par exemple nous supprimer le Pass SNCF, ces gens-là n’aiment pas l’armée. Sarkozy, lui à l’époque était plutôt correct. (Les militaires disposent d’une réduction de 75 % du tarif plein dans le train, NDLR) ». Reste à savoir si Emmanuel Macron, le successeur de François Hollande changera son fusil d’épaule. 

(*) prénoms modifiés

                                                                                     Irvin Decampe et Maxime Hantsch