Reconversion professionnelle : nouveaux doutes pour une nouvelle vie

56 % des actifs français ont déjà changé de métier ou de secteur professionnel au cours de leur vie. Si pour certains se lancer dans une reconversion n’est qu’une formalité, d’autres perdent rapidement pied face aux méandres des organismes et dispositifs d’orientation et de formation. La clé ? Anticiper.

 

Ils ont quitté la routine de leur travail pour vivre une nouvelle aventure professionnelle. Bloqués dans leurs progressions, portés par des envies d’ailleurs, ou encore contraints par leur vie de famille, des milliers de travailleurs choisissent chaque année de changer radicalement de travail et de vie. Un basculement souvent facile à imaginer mais beaucoup plus compliqué à mettre en œuvre.

Une introspection nécessaire

Car loin d’être une formalité, la reconversion professionnelle se prépare, se mûrit, et nécessite une réflexion importante en amont. Yves Deloison, consultant pendant quinze ans dans le secteur de l’orientation et de la formation professionnelle, a, malgré son ancien métier, éprouvé des difficultés dans son changement de carrière. Certain de vouloir partir, mais sans savoir quoi faire réellement, il avoue avoir été un peu perdu. « J’étais un peu mieux armé parce que je connaissais très bien les rouages de l’orientation et de la formation donc ça m’a aidé, mais j’étais aussi démuni que n’importe quelle personne qui faisait face à ce type de préoccupation et qui ne sait pas par quel bout prendre la question qui est très complexe » explique t-il.

Dès lors, Yves s’est posé une multitude d’interrogations sur lui-même, à travers une introspection dont il reconnaît qu’elle ne va pas de soi, mais qui l’a aidé à se fixer un cap. « Je ne voulais plus travailler dans un bureau au quotidien avec des gens et une hiérarchie, je voulais être maître de mon temps, autonome, et pouvoir travailler de chez moi », dit-il. Il s’est ensuite dirigé vers le journalisme. « Comme j’avais déjà approché la question du journalisme, en participant notamment à des colloques, j’avais souvent affaire à des journalistes et de fil en aiguille on m’a proposé une mission de journaliste qui n’était absolument pas prévue, c’est là que j’ai eu comme une révélation » ajoute t-il.

55 % des reconversions résultent d’un choix volontaire

Fort de son expérience, Yves Deloison a même écrit un livre consacré à la reconversion professionnelle (Changer de job : la méthode pour réussir) pour aider les autres à s’y retrouver. Il faut dire que selon une enquête Ipsos réalisée en 2012, 56 % des actifs français ont déjà changé de métier ou de secteur professionnel au cours de leur vie. Pour une grande majorité d’entre eux – 55 % – il s’agit comme Yves Deloison d’un choix professionnel volontaire. 24 % de ces changements de vie, en revanche, sont contraints par un plan social, un licenciement ou une restructuration de leur entreprise.

Le flou des organismes et dispositifs d’orientation et de formation

Que ce soit pour l’une comme pour l’autre, la reconversion professionnelle ressemble néanmoins souvent au parcours du combattant. Parmi les difficultés souvent rencontrées, le manque d’aide à l’orientation et la formation professionnelles.

 

Pourtant, une multitude d’agences de conseil et d’orientation professionnelle existent. Parmi celles-ci on compte par exemple l’Association nationale pour la Formation Professionnelle des Adultes (Afpa), les formations continues des adultes via le réseau des Greta, le Conservatoire nationale des Arts et Métiers (CNAM), l’organisme public de reconversion professionnelle Cogirep, l’Agence pour l’emploi des Cadres (APEC), l’ANPE et Pôle Emploi, mais aussi les agences d’intérim, les cabinets privés spécialisés dans la reconversion, les collectivités locales, les entreprises elles-mêmes et les associations.

Dès lors, vers qui faut-il se tourner ? C’est toute la difficulté d’un projet de reconversion professionnelle. « C’est extrêmement complexe, il existe un ensemble de dispositifs, de moyens, d’organismes, de mesures qui sont assez denses et riches ; il y a la matière pour faire des choses mais c’est impossible si on n’a pas une petite connaissance de ces univers là, surtout que tout dépend des statuts de chacun – indépendant, salarié, demandeur d’emploi – mais aussi l’âge, le sexe et d’autres variables » explique Yves Deloison.

L’arrivée du CPA et du CPF

Depuis plusieurs années, de nouveaux outils, comme le compte personnel de formation (CPF) et le compte personnel d’activité (CPA), ont été mis en place par le gouvernement. « Si je me pose une question sur mon orientation professionnelle, je peux quelque soit mon statut aller dans la structure qui va, de fait, devoir me répondre, c’est un gros changement » dit-il. Le cumul de formation, par le biais du compte personnel de formation, est lui aussi rattaché à la personne et non à un statut. En clair, chaque travailleur peut cumuler des heures de formation qu’il garde quelque soit son statut, et qu’il peut ensuite mobiliser au moment où il a besoin de construire un nouveau parcours.

Mais l’important reste avant tout d’anticiper très en amont son projet. « Ce qui va vraiment aider sur l’ensemble de la démarche, c’est de construire un projet solide, étayé […] c’est un travail d’enquête, on repère des pistes, on vérifie que ces pistes correspondent à la réalité […] c’est un long travail d’allers retours, de questionnements, de décisions mais tout ça va finir par valider le projet de reconversion » explique Yves Deloison.

Des années de préparation

Anticiper, c’est le maître mot de Philippe. Cet homme au foyer de 57 ans était pendant vingt ans attaché commercial dans une banque. Après mûre réflexion, et une grande préparation en amont, il a choisi de quitter son poste pour passer un CAP d’électricien dans un lycée professionnel. « C’est quelque chose qui a été préparé sur de nombreuses années car je n’avais pas du tout envie d’une carrière dans la banque » explique t-il. « Au fur et à mesure je me suis retrouvé face à des problèmes éthiques, j’étais confronté à une pression de ma direction qui me demandait de vendre des saloperies, c’était quelque chose que je ne pouvais pas supporter. »

Ne pas prendre la décision en cas d’urgence financière

Souhaitant se dégager du temps pour sa famille, il a très tôt misé sur l’immobilier en achetant deux petits immeubles. Une façon de pouvoir occuper la moitié de son temps à leur rénovation, l’autre à ses enfants. Dès lors, avoir des compétences d’électricien s’avérait stratégique. « J’ai appris à travailler de mes mains et l’électricité me paraissait très importante puisque c’est un domaine où on peut gagner beaucoup d’argent quand on rénove un bâtiment. » Philippe économise désormais plus du double des frais d’électricité qu’il devrait payer s’il faisait appel à une société d’artisans. Philippe est passé par un Fonds de Gestion des Congés Individuels de Formation (Fongecif), qui propose toutes sortes de formations. « Pendant 1 année, j’ai touché 70 % de mon salaire en allant au lycée et je suis sorti avec un BEP et un CAP » explique Philippe. Il vit désormais de ses rentes tout en s’occupant de ses enfants.

Un plan longuement préparé donc, ce que conseille fortement Yves Deloison. « Le mieux est d’enclencher la décision à un moment où on n’est pas dans une urgence financière car comme ça prend du temps, pour laisser mûrir un objectif, il vaut mieux essayer de le faire en anticipation » explique t-il.

Valentin Depret