Colonel Moutarde Made in France. Photo : G. HALARD

Textile : le Made in France est-il viable ? 

Les scandales des usines textiles, dont le drame du Rana Plaza, au Bangladesh en 2014, ont marqué l’esprit des consommateurs. Désormais, l’air du temps, c’est le bio et le Made in France. Pourtant, si dans l’alimentation ou les cosmétiques, les marques surfent avec succès sur la vague, le textile fabriqué en France semble réservé à une clientèle très aisée, et les rares créateurs qui se lancent ont du mal à atteindre une vitesse de croisière. 

 

Le “pop” d’une bouteille de champagne, des félicitations, un joyeux brouhaha. En ce début de soirée fin mars, la Gentle Company fête l’ouverture de sa première boutique. Rue de la Grande-Chaussée à Lille, nichée entre une autre boutique de prêt-à-porter et un institut de beauté, l’enseigne a choisi son credo, et c’est affiché en gros sur la vitrine. Ici, c’est du made in France, en anglais dans le texte. Étagères de bois blond, lampes en papier, plantes en bocaux, tous les codes de l’ “écologiquement responsables” sont présents, et les prix … étonnamment raisonnables, 35 € pour un tee-shirt par exemple, certes légèrement plus chers que les grandes enseignes de prêt-à-porter, mais loin de grever un budget moyen.

Sur le site internet, la marque affiche fièrement la carte de France de ses nombreux fournisseurs, dont un confectionneur dans les Hauts-de-France, mais dont l’identité n’est pas révélée. Une telle puissance de frappe étonne. Renseignement pris, la Gentle Company est en réalité le pari d’un grand groupe de prêt-à-porter, Happy Chic, qui distribue par exemple les marques vêtements homme Brice ou Jules. La marque Gentle Company, créée en 2013, était déjà présente dans certaines boutiques de ses consoeurs, mais le groupe a cette année décidé de lui offrir une visibilité propre. Il s’agit donc de Made in France appliqué à la grande distribution. 

 

Bazar créatif dans les bureaux de Colonel Moutarde, à Lille. Photo : G. HALARD
Bazar créatif dans les bureaux de Colonel Moutarde, à Lille. Photo : G. HALARD

 

La Gentle Company est une initiative qui détonne dans le paysage du prêt-à-porter français, alors que le patrimoine industriel textile du Nord dépérit, et que les groupes délocalisent à tout va. Mais les clients croisés sont ravis, attachés à l’idée de mieux consommer, marqués par les scandales des usines en Asie. Pourtant, s’habillent-ils vraiment en Made in France ? « C’est difficile avec cinq enfants… » « Pour les filles, à part les créateurs, au-dessus de mon budget, il n’y a rien… »  Aujourd’hui, pour la majorité des consommateurs, s’habiller français est une exception. 

Le Made in France est dans l’air du temps, mais est-il viable ? Est-il un pari fou qui s’adresse à une minorité de clients très aisés ou le choix avisé de précurseurs qui sentent le vent tourner ? 

Une volonté de départ qui résiste difficilement à l’expansion 

Lucy Wattel-Coll, responsable de la communication de Maisons de Mode, incubateur de créateurs soutenu par les mairies de Lille et Roubaix, la MEL et le conseil régional, souligne la différence entre deux secteurs – l’accessoire et le prêt-à-porter : « 70 % des créateurs qui nous contactent souhaitent faire du Made in France. Et de fait, la plupart des accessoiristes réalisent eux-mêmes leurs collections, passent par des ateliers français ou choisissent de créer des ateliers de confection en interne, comme Colonel Moutarde ». Aujourd’hui de nombreuses sociétés choisissent le Made in France pour commencer, mais pour les « textiliens », continuer sur cette lancée s’avère un choix difficile. « Les marques émergentes optent souvent pour une fabrication française, explique Lucy Wattel-Coll, car les quantités de fabrication exigées par les fournisseurs étrangers (rarement en-dessous de plusieurs milliers de pièces, ndrl) sont trop importantes par rapport aux besoins, et c’est un trop gros risque pour une jeune marque ». 

En revanche, si au départ fabriquer français est une nécessité, et que les créateurs, encouragés par l’air du temps, la demande des clients et le succès d’enseignes comme Le Slip français ou Colonel Moutarde, selon Lucy Wattel-Coll, « la question de fabriquer à l’étranger se pose dès lors que la marque prend son envol », car difficile de produire en grande quantité en France. 

 

La créatrice Elsa Manunta dans l’atelier de Maisons de Mode, à Lille. Photo : G. HALARD
La créatrice Elsa Manunta dans l’atelier de Maisons de Mode, à Lille. Photo : G. HALARD

 

Elsa Manunta-Makarian, créatrice de Uma Oath, le reconnaît. Si le fait de fabriquer français est profondément inscrit dans sa volonté de fonder une marque « éthique », à « la base de son projet », au-delà d’un certain nombre de pièces, les capacités de production de l’atelier qu’elle a choisi ne suffiront plus, il lui faudra repenser son modèle d’entreprise, imaginer d’autres solutions, car avoir plusieurs ateliers complique la logistique. 

Un plafond de verre confirmé par Florinda Ferreira, co-gérante d’Impact Mode Créations, façonnier installé à Roubaix. L’atelier comporte treize personnes, mais travaille essentiellement sur des prototypes pour de grands groupes. « Quelques petits créateurs misent sur le Made in France, raconte Florinda, mais ils sont minoritaires, la plupart font une ou deux saisons puis on ne les voit plus. Nos petits créateurs nous demandent entre 1000 et 1800 pièces, qu’on peut leur livrer en deux ou trois mois. Mais si quelqu’un nous demande 1000 pièces à livrer en deux ou trois semaines, nous sommes obligés de refuser la commande, car nous ne pouvons pas négliger nos autres clients, et il est difficile de trouver de la main d’oeuvre ».

Paradoxe de ce métier d’ouvrière, également évoqué par Elsa Manunta-Makarian. Un savoir-faire précieux, qui se perd, et dont les dernières représentantes disparaissent, mais un statut dévalorisé, une cadence de travail très exigeante, et des salaires au smic qui n’attirent pas la relève. Et qui, de toute façon, ne peuvent rivaliser avec le prix de la main d’oeuvre étrangère. 

 

Du croquis à la campagne de publicité. Photo : E. MANUNTA / UMA OATH
Du croquis à la campagne de publicité. Photo : E. MANUNTA / UMA OATH

 

« Nous proposions deux devis, témoigne Bernard Miquel, dirigeant de la société Miditex qu’il a fondée en 1983 à Quelmes, et lui-même fils de façonniers. Un pour notre usine en France, l’autre pour l’usine de Tunisie. En Tunisie, le salaire est de 450 euros charges comprises pour 48 heures de travail par semaine. Jusqu’à la fin des années 80 en France on avait une centaine d’employés, et la même charge de travail qu’en Tunisie, puis à partir des années 90, (H&M s’est installé en 1998 en France, ndrl) on est passé à une vingtaine de personnes en France, et aujourd’hui on n’est plus que trois. Avec le développement des moyens de transports et de communications, pour nos clients, le choix est vite fait ».

 

Du croquis à la campagne de publicité. Photo : E. MANUNTA / UMA OATH
Du croquis à la campagne de publicité. Photo : E. MANUNTA / UMA OATH

 

Un choix revendiqué : « privilégier l’humain » 

Elsa Manunta-Makarian, pourtant passée par une école de commerce avant de devenir styliste, revendique un esprit « attaché aux valeurs françaises », qui ne souhaite pas « faire uniquement du profit financier, mais aussi social, humain ». « Le choix du Made in France, c’est aussi le choix de la confiance, des relations qu’on tisse avec son atelier et qui permettent de confectionner le plus joli produit possible. On parle la même langue, on s’appelle par nos prénoms, on boit un café. Et puis je veux un projet qui soit bon aussi pour la société, mon atelier emploie des personnes en réinsertion par exemple ».

Une volonté qui l’oblige à diminuer ses marges et à, pour l’instant, devoir travailler à côté pour subvenir à ses besoins. « Certes je vais gagner moins d’argent, mais j’en ferai gagner plus aux autres, et c’est ça aussi être dans le collectif ».

« Faire travailler des enfants au Bangladesh, acheter du coton syrien à deux euros qui enrichit Daesh, tout ça je n’en veux pas »

Même son de cloche chez Rémi Duboquet, co-fondateur de Colonel Moutarde. « Pourquoi le Made in France ? Parce que j’aime bien dormir la nuit. Oui c’est plus cher, mais combien coûte ma tranquillité ?, répond-il avec son franc-parler, mais ce n’est pas un argument de vente, ça l’est uniquement si on me fait chier sur les prix. Faire travailler des enfants au Bangladesh, acheter du coton syrien à deux euros qui enrichit Daesh, tout ça je n’en veux pas », argue-t-il encore. Son produit phare, les noeuds papillon, lui permet d’avoir son propre atelier de confection, au-dessus de la boutique. Mais il reconnaît que les charges salariales françaises peuvent ralentir l’expansion ou faire hésiter à embaucher, et qualifie le RSI (régime social des indépendants) de « vautour capable de mettre à bas une boîte »

À lire aussi : Creuser l’info, le point sur le RSI 

Le financement, nerf de la guerre

Salim Djelloudi, créateur de Cuth, insiste lui aussi sur sa volonté de « rester indépendant », et d’offrir de « vrais salaires » à ses petites mains. « C’est pour cela que je ne veux pas d’actionnaires. Il y a 20 ans, 40 % du bénéfice leur revenait, aujourd’hui c’est 80 %. Je veux valoriser le travail de mes employés, les fidéliser, car il s’agit de main d’oeuvre de qualité. Et donner le goût du travail bien fait, ça passe par le salaire. Redistribuer pour que les gens se sentent bien, c’est aussi leur donner plus de pouvoir d’achat et en faire mes clients, potentiellement », ajoute-t-il. Une ambition exigeante mais de long terme, qu’il avoue viser pour « dans quinze ans ».  Un projet utopique ? 

 

Le créateur Salim Djelloudi, de la marque Cuvh, devant ses prototypes. Photo : G. HALARD
Le créateur Salim Djelloudi, de la marque Cuvh, devant ses prototypes. Photo : G. HALARD

 

À la Banque Populaire du Nord, autoproclamée banque des artisans et des indépendants, si on affirme avoir une vraie oreille pour ce genre de projets, le critère Made in France ne sera toutefois pas pris en compte lors du calcul de risques qui permet l’obtention d’un crédit. « Mais les valeurs humaines nous donnent envie de défendre le projet auprès des décideurs », assure Inès Boudjbiha, conseillère de clientèle professionnelle. 

Son collègue de la Banque Postale, Jérémy Copin, confirme que, même s’il y a un regain d’intérêt depuis un an, le secteur du textile est en difficulté : « Le taux de casse est important. Dans le textile, une entreprise sur deux ne passe pas le cap de trois ans d’ancienneté, et nous sommes très attentifs au potentiel de développement. » 

Elsa Manunta-Makarian n’a eu aucune réponse positive aux banques qu’elle a sollicitées, et Colonel Moutarde s’est appuyé sur des prêts familiaux, très vite remboursés, et sur le soutien d’un client enthousiaste, qui s’était révélé être banquier. 

 

Colonel Moutarde Made in France. Photo : G. HALARD
Colonel Moutarde Made in France. Photo : G. HALARD

 

Se passer de distributeurs, se concentrer sur le B to C (business to consumers, soit des professionnels vers les clients, c’est-à-dire en se passant d’intermédiaires), diminuer les marges, choisir des partenaires attirés par la “mode responsable”… autant de pistes pour tenter de pérenniser un projet Made in France. Mais, accessoires mis à part, ces projets relèvent pour l’instant presque de l’artisanat, s’adressent à une clientèle aisée, et dépassent rarement les deux ou trois ans d’existence. La Gentle Company, qui table sur du fabriqué en France version mass market, et qui malheureusement n’a pas souhaité répondre à nos questions, a-t-elle des raisons de croire que le vent va tourner ? Et surtout, quel est son secret ? 

Guillemette Halard