Ouvriers du clic : les petites mains précaires d’Internet

Ils sont des millions à réagir à des contenus sur les réseaux sociaux, à créer des sites ou des blogs contre quelques dollars. Les « ouvriers du clic » sont précaires et pourtant, ils sont au cœur d’importants enjeux financiers et politiques. Mise au point sur l’émergence d’une nouvelle forme de travail qui pose un certain nombre de questions.  

 

Les ouvriers du clic représentent l’émergence d’une nouvelle catégorie de travailleurs : le «digital labor ». Ils sont, chaque jour, entre 45 et 90 millions « ouvriers réguliers » à « liker » ou à commenter des publications sur les réseaux sociaux. Ils s’abonnent à des chaînes Youtube, des comptes Twitter ou notent des repas de restaurants sur des sites spécialisés en échange de quelques dollars. On pourrait les confondre avec des algorithmes, mais ils sont bien réels et réalisent des tâches que, pour le moment, l’intelligence artificielle ne permet pas d’effectuer.

En France, les étudiants sont de plus en plus nombreux à opter pour cette nouvelle forme de travail pour combler leurs fins de mois. Pour le moment, les plus actifs se situent surtout dans les pays d’Asie du Sud-Est où les salaires médiocres sont plus facilement acceptés. Un main d’œuvre invisible et précaire, qui fait vivre l’économie du numérique, et pèse également sur des enjeux politiques.  

Les fermes à clic de Donald Trump

 

Le cas de l’élection présidentielle américaine est la parfaite démonstration des enjeux que représentent ces nombreuses mains mal payées. Durant la campagne qui opposait Donald Trump à Hillary Clinton, l’ancienne secrétaire d’Etat était LA candidate « algorithmique ». Elle avait hérité de l’approche big data au ciblage des électeurs qui avait fait gagner Obama en 2012, et sa campagne était régie par un système de traitement de données personnelles surnommé Ada.

Pourtant, on ne pouvait que constater une activité assez importante des réseaux pro-Trump. En réalité, l’actuel président des Etats-Unis a fait appel à cette exploitation de masse de travailleurs précaires, pour la plupart à l’autre bout du monde : quand Hillary Clinton investissait 450 millions de dollars, Donald Trump, lui en dépensait beaucoup moins, en sous-payant des sous-traitants recrutés sur des plateformes d’intermédiation de micro-travail. Surprenant, pour un candidat connu pour son rejet des étrangers.

Derrière la précarité, de grands groupes

En coulisses, de grandes opérations financières s’opèrent. Facebook, présenté comme un service gratuit, se révèle aussi être un énorme marché de contacts et des réseaux multiples des usagers. On estime que pour 1000 amis, seuls 10% voient les contenus que nous publions. La raison, selon le géant de Marc Zuckerberg ? Eviter le spam. En réalité, il s’agit de rendre payante la visibilité des différents contenus publiés sur Facebook. Ce nouveau modèle économique, surtout destiné aux entreprises, implique donc l’investissement de ces dernières dans des « fermes à clics ». Elles ont le plus grand intérêt à ce qu’un maximum de personnes voie  leurs contenus et leurs messages. Elles emploient donc une main d’œuvre, principalement étudiante, sous-payée à l’unité. Cet énorme marché dévoile l’illusion d’une participation volontaire des différents usagers, qui est aujourd’hui écrasée par un système de production de clics fondé sur du travail caché à l’autre bout de la planète.

Face à l’émergence de cette nouvelle forme de travailleurs, on peut se demander si la mise en place de réglementations sera possible, malgré les barrières difficiles à mettre en place sur Internet. Certains parlent déjà « d’I-sclavagisme » ou de nouvel « impérialisme numérique » face à l’émergence de ces nouvelles inégalités à l’échelle planétaire.

Malik Miktar